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Notre ami le Michéa

Michea Gauchba 1

Notre ami le Michéa

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Pierre Le Vigan*, urbaniste, essayiste ♦

Jean-Claude Michéa a souvent dit lui-même qu’il écrivait toujours le même livre. C’est exact. Et pourtant, aucun de ses livres ne laisse indifférent. Car Michéa creuse et renouvelle toujours le sillon qu’il a lui-même ouvert.

Michea-notre-ennemi-le-capitalS’il n’y a pas de thèses nouvelles dans Notre ennemi le capital, on ne cesse de voir des points de vue neufs qu’ouvre la critique des illusions du progrès que produit l’auteur depuis plus de 15 ans. La gauche, en tant qu’elle est devenue essentiellement progressiste, est devenue le contraire du socialisme : telle est la thèse de Michéa.

Ce socialisme, on a reproché à Michéa de ne pas le définir, ou de le réduire à la décence du peuple, la décence commune des gens ordinaires. Cette décence est bien évidemment nécessaire, pour autant, elle n’a jamais été considérée par l’auteur comme ouvrant par elle seule au socialisme. Celui-ci, Michéa le définit, comme Proudhon, et comme le dernier Marx (qui rejoignait le premier Marx dans son a-scientisme), comme une autre organisation du pouvoir : de bas en haut, et de la circonférence au centre. C’est le fédéralisme, ou encore le communalisme libertaire. Il veut du commun et du public autant que possible, mais de l’État pas plus que nécessaire. Il donne au bien commun toute sa place, à l’intérêt privé rien que sa place. C’est un anarchisme qui recherche un ordre, sinon sans État, du moins avec un État le moins envahissant possible. C’est le contraire de l’ordre actuel, où l’État met ses moyens au service de plus en plus de marchandisation forcée de la société.

Jean-Claude Michéa éclaire toutes les raisons de se prononcer pour l’économie au sens d’Aristote (le soin de la maison, y compris les grandes maisons que sont les peuples) contre la chrématistique, contre le progrès mais pour des progrès, contre l’idéologie No border mais pour le local « moins les murs » (c’est-à-dire l’universel selon Miguel Torga), contre le revenu universel (p. 293) entérinant l’éviction des classes populaires, qui cesseraient de chômer pour être définitivement assistées, contre la double tyrannie du droit et du marché, qui s’alimentent l’un l’autre.

Ainsi, Michéa défend à la fois le socialisme et la cause du peuple, un peuple actuellement renvoyé, territorialement, symboliquement et idéologiquement, dans les périphéries (bien étudiées par Christophe Guilluy) d’un pouvoir auquel correspond bien l’expression de « capitalisme cool » (Thomas Frank, The conquest of cool) ou encore de tyrannie souriante. Si le capitalisme est avant tout « l’histoire d’une révolution permanente » (Joyce Appleby), et ce d’abord dans le domaine culturel, Michéa plaide pour le droit, qui est celui du peuple, à des permanences, à des sécurités. C’est ce qui fait taxer Michéa de « conservateur ». Ce n’est pas si faux. Sauf que, pour conserver ce qui mérite de l’être, il faut aujourd’hui être révolutionnaire. Donc s’inscrire dans tout autre chose que le bougisme actuel.

Jean-Claude Michéa, Notre ennemi le capital, Climats-Flammarion, 316 pages, 19 €.

Connaitre les ouvrages de Pierre Le Vigan : cliquer ICI

  1. Robert41
    Robert4130 mai 2017

    ” Le progrès, nous enterrera … ” – Je me rappelle de ces paroles sèchement lancées par le ” vieux ” ; c’était l’époque où les solides bras quittaient la terre et le territoire qui les avait vus grandir. Ils rejoignaient la ville. Cette prétentieuse bruyante, qui fait la belle, mais qui à la fin, vous enferme dans son trop plein. Un nomadisme rural était en marche vers la cité et le silence du village annonçait les fermetures de boutiques devenues obsolètes et bientôt de celles qui ne pouvaient lutter contre le gigantisme concurrentiel. Les campagnes se vidaient et la main intelligente se faisait remplacer par l’outil qui fusionnera lui-aussi dans la machine dispendieuse. Le rendement était le donneur d’ordres. Et avec lui, il n’y a ni respect, ni équité, ni pause mais une quête incessante et exigeante d’améliorer les résultats pour en faire des scores. Pour cela, fini le savoir-faire et la mémoire du sachant, la science agricole comme un essayiste, allait prendre le relais des lieux ; car excellente terre ou terre médiocre, toutes donneront une comptabilité fertile. C’est cela le progrès. C’est comme la vie et la liberté de chacun de nous, c’est selon l’usage que l’on en fait. Alors une politique qui se dit progressiste, dites-vous bien méfiance car elle ne défend plus le corps social mais des lobbies et des marques.

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