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Bernard Lugan : Algérie, l’histoire à l’endroit

Algerie Barbaresques

Bernard Lugan : Algérie, l’histoire à l’endroit

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Roger Vétillard*, historien, essayiste ♦

Bernard Lugan, africaniste bien connu, s’intéresse ici à l’histoire de l’Algérie telle qu’elle est imposée par ses dirigeants actuels.

algerie-luganIl y décèle moult légendes et inexactitudes. Il en fait un inventaire précis et très argumenté. Tout au long des dix chapitres qu’il développe, il explique clairement les raisons qui l’ont fait exposer ses analyses.

Au fil des pages, on se souvient que le peuple algérien, en dépit des affirmations de ses responsables, est avant tout berbère. Génétiquement, démographiquement, l’imprégnation arabe est très marginale. Pourtant les revendications « berbérisques » furent toujours présentées en Algérie comme une conspiration séparatiste, car accusée d’être dirigée contre l’Islam et la langue arabe. En fait, à travers la religion musulmane, l’identification aux peuples issus de la péninsule moyen-orientale a été imposée, parfois par la menace, et a finalement été plus ou moins acceptée. Et l’Islamisation succéda à la Christianisation qui était pourtant jusqu’au VIème siècle un fait important dans ces régions ; il existait alors, dans l’actuel Maghreb, plus de 900 diocèses, dont près de la moitié avaient une référence donatiste. Si l’islam a ainsi pu s’imposer en moins de deux siècles à la Chrétienté, c’est en partie à cause des querelles religieuses et sociales du monde berbéro-romano-chrétien et à la conversion imposée par les nouveaux colonisateurs arrivés du Moyen-Orient.

Et puis, l’Algérie n’a pas été créée avant que la France décide d’en faire un pays

Les « principautés » de Bougie et de Tlemcen n’eurent d’existences qu’éphémères, elles furent souvent plus ou moins soumises à l’influence du Maroc ou de Tunis, puis à l’administration ottomane. Les différentes révoltes au moment de la présence turque ne peuvent pour Bernard Lugan être considérées comme des mouvements pré-nationaux. A aucun moment, elles ne menacèrent le pouvoir ottoman. En fait, les menaces européennes, voire marocaines et tunisiennes, entraînèrent une mainmise ferme des Turcs sur la Régence d’Alger, notamment parce que cette dernière affirmait protéger le caractère musulman de ces contrées. La tempête qui décima en 1541 la flotte de Charles Quint en rade d’Alger fut considérée comme une intervention divine et conforta cette assertion.

Ailleurs, l’auteur montre que la résistance d’Abd el Kader n’a concerné qu’une partie arabisée de l’actuelle Algérie, tout comme celle de Mokrani en 1871 ne fut qu’un soulèvement des zones berbérophones. Il met à mal les légendes et contre-vérités qui s’attachent en Algérie et même en France au soulèvement de Mai 1945 dans l’Est algérien, à Guelma et Sétif. Il s’oppose à celles qui présentent le soulèvement de novembre 1954 comme celui de tout un peuple uni dans la lutte contre la puissance coloniale. Il confirme que l’armée française n’a pas été vaincue par le FLN, mais que c’est la volonté politique des gouvernants de la France qui a permis l’indépendance de l’Algérie.

Quant au 17 octobre 1961 à Paris, là où des gens comme Jean-Luc Einaudi et les auteurs britanniques Jim House et Neil Master évoquent plus de 100 morts parmi les manifestants sollicités par le FLN, il établit en s’appuyant sur les enquêtes rigoureuses d’historiens comme Jean-Paul Brunet ou celles des rapports diligentés par le gouvernement de Lionel Jospin (Rapports Mandelkern et Géronimi) que le nombre de morts de cette journée est faible voire quasiment inexistant. Et enfin, comme l’a démontré Daniel Lefeuvre et confirmé par Jacques Marseille, « la France a plutôt secouru l’Algérie qu’elle ne l’a exploitée ». En 132 années de présence, elle a créé ce pays, l’a unifié, lui a offert un Sahara qu’elle n’avait jamais possédé, a drainé ses marécages, bonifié ses terres, soigné sa population qui a ainsi pu se multiplier.

C’est un travail de synthèse remarquable, auquel on peut reprocher certains manques concernant par exemple le poids des préceptes musulmans dans la guerre d’Algérie et dans la société d’aujourd’hui, ou encore l’absence de toute référence aux travaux de Rémy Valat sur le 17 octobre 1961, mais il permet à chaque lecteur intéressé par l’histoire de ce pays, de trouver des arguments pas souvent convoqués pour éclairer ou contredire certains moments et certaines affirmations présentées comme des consensus qui ne concernent pas les historiens rigoureux. Ce livre devrait permettre de revenir aux débats, mais beaucoup ne le souhaiteront peut-être pas.

Bernard Lugan, Algérie, l’histoire à l’endroit,  éd Panissières, 243p, 2017, 25€.

*Roger Vétillard est né à Sétif en 1944. Il est un ancien médecin cancérologue-pneumologue, rapatrié en région toulousaine avec sa famille en 1962. Roger Vétillard a grandi avec la mémoire de la guerre d’Algérie, mais celui-ci a voulu comprendre et en écrire l’histoire. Ses deux premières publications majeures lui ont permis de s’imposer comme un historien reconnu du conflit franco-algérien : Sétif mai 1945 – Massacres en Algérie (éditions de Paris, 2008) qui a obtenu le prix Robert Cornevin (2008) et 20 août 1955 dans le nord-constantinois, un tournant dans la guerre d’Algérie, éditions Riveneuve, 2014, pour lequel Roger Vétillard a reçu le prix d’Histoire du salon du livre de Toulouse (2014) et le prix algérianiste, Jean Pomier (2016). L’ensemble de son œuvre a été couronnée par le prix d’histoire 2016 de l’Académie du Languedoc.

Illustration : l’Algérie, des barbaresques à l’Algérie française.
  1. JF PAYA
    JF PAYA29 mai 2017

    Commentaires sur Algérie, l’histoire à l’endroit, de Bernard Lugan (Roger Vétillard)

    Au sujet de “L ETAT ALGERIEN” en Mars 1962 à l’approche de l’Indépendance le ministère de l’intérieur du GPRA diffusa eu urgence un Bulletin intérieur où dans une “rubrique historique”(dans nos archives) où il tentait de justifier de “la formation de l’Etat Algérien” à partir du XV em siecle et des dynasties berbéres musulmanes (Krim Belkacem ministre!) Comme les “Mérinides” plus tot basés sur Fez et le nord Maroc et ici la rubrique parle plutot de ” Maghreb central”!à propos des occupations cotiéres Espagnoles Ensuite après l’appel a l’empire Ottoman et à sa flotte ce texte essaye de démontrer que ce Maghreb central qu’il nomme improprement”Algérie”à l’époque ( est devenu “un Etat Indépendant et Souverain”en s’appuyant sur les traité passés entre la régence d’Alger (Ottomane) et la France pour la libre circulation maritime et le commerce cotier ; Je pense que cette histoire mythologique est constitutive de la Nation Algérienne et difficile si non inutile de remettre en cause sur le plan diplomatique (si non historique) pour aborder le présent ! avec l’Algérie actuelle !
    Ci joint un point de vue particulier pour participer au débat soulevé par B Lugan

    http://popodoran.canalblog.com/archives/2016/03/08/33482886.html

  2. mohand Assam
    mohand Assam29 mai 2017

    Un révisionniste qui sort de son coma .
    Le train a sifflé 3 fois.

    • JF PAYA
      JF PAYA3 juin 2017

      VOUS NE DEMONTREZ RIEN REPONDEZ AUX AUTRES INTERVENANTS SI VOUS LE POUVEZ
      Sur un colloque HISTOIRE SOCIALE DE L ALGERIE COLONISEE drole de problématique ;d’abord pas “d Algérie” sans colonisation si non il s’agirait d”un “Maghreb central” dont on ignore ce qu”il serait devenu sans l’occupation Française! On ne peut refaire l’Histoire mais que seraient devenus ces territoires vaguement sous tutelle Ottomane comme tout le Sud méditerranéen après le dépeçage de cet Empire par les puissances gagnantes de 1918 ? comme Palestine,Syrie ,Arabie, Jordanie etc ; constructions laborieuses autours de noyaux institutionnels existants Ensuite pas “d histoire sociale ” moderne sans cette colonie de peuplement qui trés minoritaire (on est pas en Australie où aux Amériques)joua un role capital dans l’orientation passée et futur du “Maghreb central devenu “Algérie” par la grace des PREMIERS ALGERIENS appellés ainsi en 1840 d’origine Européenne ‘les habitants Musulmans de l’Oranie par ex” les Ben Ganna” du nom de leur Tribu et oui il faut mettre les pendules à l’heure ! Ensuite on ne peut que renouveller notre intervention sur un livre de RENE GALLISSOT ,” Algérie : Engagements sociaux et question nationale. De la colonisation à l’indépendance de 1830 à 1962. Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Maghreb,lien suivant http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2012/10/02/25259893.html JF Paya grouperechercheshistoire PN

  3. Aresky M
    Aresky M31 mai 2017

    Citations historiques (voir références)
    Les différentes révoltes au moment de la présence turque ne peuvent pour Bernard Lugan être considérées comme des mouvements pré-nationaux. A aucun moment, elles ne menacèrent le pouvoir ottoman.nous dit Roger Vétillard en effet
    Tous les ans, quand il s’agissait de recouvrer l’impôt, le dey envoyait, pour prêter main-forte aux beys, des troupes recrutées parmi les tribus Makhsens (supplétifs qui plus tard pour la majorité rallierons les Français)
    “C’est dans l’établissement des Makhsens, dans cette force tirée du pays pour le subjuguer, que résidait la véritable puissance des Turcs. En arrivant dans la région du Maghreb, ils virent combien il y avait peu d’homogénéité, de liaison, de nationalité parmi ces différentes populations entraînées sur le sol d’Afrique par les diverses invasions ou résidu des peuplades primitives. Il ne leur fut point nécessaire de diviser pour régner, ils n’eurent qu’à profiter des divisions existantes.” (Walsin-Esterhazy, De la domination turque dans l’ancienne Régence d’Alger)
    “Les Turcs ne semèrent pas la discorde dans le pays conquis, elle y existait avant eux et elle a régné de tout temps: l’esprit de faction est une des marques caractéristiques de la race; il se fait sentir de tribu à tribu, dans la tribu-même et dans la moindre fraction de tribu; les conquérants n’eurent donc qu’à l’utiliser à leur profit en favorisant tour à tour les partis opposés.” (H. de Grammont, Histoire d’Alger sous la domination turque, 1887)
    “Les Turcs ne durent la conservation de leur pouvoir qu’aux divisions incessantes de leurs sujets, complètement rebelles par nature à tout sentiment d’union ou de nationalité”. (Grammont, p. 410)
    Les Maures, n’étant point unis entre eux, se trahissent volontiers les uns les autres.” (Shaw)
    “Les montagnes inaccessibles dans lesquelles les Zevawis vivent les mettent à l’abri des vexations des Turcs, mais entre eux il se font des guerres éternelles, et le plus faible se fait soutenir par le commandant turc le plus voisin, qui profite de ces divisions pour les dévorer. Leur haine est implacable et n’est assouvie que par le sang.” (Venture de Paradis, Alger au XVIIIe siècle, 1788-1789)

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