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Monde arabe : carton rouge pour le Qatar

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Monde arabe : carton rouge pour le Qatar

Jean Bonnevey ♦

Doha provoque la colère de Riyad quelques jours après la visite de Donald Trump

Cinq états ont décidé de rompre leurs relations diplomatiques avec le Qatar : l’Arabie saoudite, Bahreïn, l’Égypte, les Émirats arabes unis et le Yémen, avec la fermeture des frontières et de la plupart des liaisons aériennes.

Une décision surprise qui ouvre une crise diplomatique inter arabe en plein ramadan. Tout cela serait parti d’une “vraie-fausse” interview. C’était il y a quelques jours. L’agence de presse officielle du Qatar publiait une « interview » de l’émir Tamim al-Thani. Celui-ci expliquait qu’il fallait désormais compter l’Iran parmi les alliés stratégiques et cesser de considérer Téhéran comme un ennemi. Depuis, les Qataris expliquent que « l’interview » est fausse et que le serveur de l’agence a été piraté. Doha a même demandé au FBI de confirmer ce piratage. S’agit-il d’une gaffe, d’un ballon d’essai pour un changement de position qatarie ou réellement d’un piratage ? Quoi qu’il en soit, cela a mis le feu aux poudres bien chaudes depuis longtemps.

Tout cela est “enraciné dans des dynamiques qui remontent aux années 80 et qui ont vu le Qatar depuis le début des années 90 chercher à prendre ses distances avec l’Arabie saoudite“, a déclaré, lundi 5 juin sur France-info, Alexandre Cazerouni chercheur à l’École normale supérieure (ENS), spécialiste des pays du pourtour du Golfe persique. Il estime que cette rupture des relations diplomatiques avec le Qatar “ressemble à un embargo de ses voisins immédiats“. Les Qataris se sont d’ailleurs immédiatement rués vers les produits de premières nécessités et la bourse a largement reculée.

L’Arabie saoudite n’entend pas que son leadership du camp sunnite soit contrebalancé par les positions de Doha

Cela fait des années que Riyad voit d’un très mauvais œil les ambitions géopolitiques du petit mais richissime émirat qui a souvent joué sa propre carte grâce aux milliards qu’il tire de ses réserves gazières. Et notamment à Paris ou à Londres, où le Qatar possède des intérêts dans d’innombrables pans de l’économie. En France, le Qatar possède notamment beIN SPORTS et le PSG, ainsi que des participations dans de très nombreuses entreprises du CAC 40. Il a aussi décroché l’organisation de la Coupe du monde de football en 2022 dans des conditions qui demeurent largement obscures.

Le Qatar a souvent été le refuge de leaders des Frères musulmans chassés du pouvoir (comme en Égypte) ou contraints à l’exil. De quoi inquiéter Riyad, qui redoute depuis longtemps ce courant politique qui refuse le leadership religieux saoudien.

Ce n’est pas une crise passagère. Les tensions entre l’Arabie saoudite et le Qatar sont anciennes. Les deux pays sont des rivaux historiques sur les plans économique et politique. Ils sont également en concurrence en ce qui concerne les relations avec les pays occidentaux et, dans une moindre mesure avec la Syrie et la Russie. Depuis quelques mois, l’Arabie saoudite avait déjà amorcé la rupture en déclarant que le Qatar armait des formations qui pouvaient lui nuire (comme l’État islamique, Al-Qaïda, les Frères musulmans et certains segments rebelles des populations chiites au Yémen et dans les frontières du Royaume).

Également exclu de la coalition militaire arabe opérant au Yémen sous commandement saoudien, le Qatar se retrouve au centre d’une crise majeure au Moyen-Orient. Il s’agit même de la plus grave depuis la création en 1981 du Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui regroupe l’Arabie saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Koweït, Oman et le Qatar. Elle intervient, de plus, quinze jours après un appel de Donald Trump à l’unité des pays arabes face à la menace terroriste.

Mais le Qatar n’est pas totalement isolé

Oman c’est l’autre pays du Conseil de coopération du Golfe qui s’est le plus rapproché de l’Iran durant les années passées. C’est à Oman que se sont déroulées les négociations entre les Américains et les Iraniens en vue de l’accord sur le nucléaire de 2015. Ce rapprochement entre les États-Unis et l’Iran remonte à 2013, tout cela sous l’égide du sultan d’Oman. Il y a des pays arabes et sunnites qui se sont rapprochés de l’Iran et qui ont pris leurs distances avec l’Arabie saoudite, à commencer par des pays appartenant au Conseil de coopération des États du Golfe.

D’après le Washington Post, la politique de Donald Trump dans la péninsule arabique peut avoir joué sur les relations internes au Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui regroupe plusieurs monarchies pétrolières sunnites, dont celles impliquées dans la rupture diplomatique de lundi. Tandis que l’administration Obama considérait ce groupe comme un bloc, Donald Trump a vu l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis comme les “deux piliers de son approche sur la région“, écrit le journal, ce qui a pu favoriser l’explosion du rapport de forces interne. De plus, l’inexpérience politique de certains conseillers du premier cercle du président américain a “présenté une opportunité pour les Saoudiens et les Émiratis de modeler l’opinion de l’administration américaine sur des sujets régionaux majeurs comme l’Iran ou l’islamisme, deux sujets omniprésents lors de la visite de Ryad“, explique encore le quotidien.

Le royaume saoudien se sent donc en position de force, beaucoup plus libre qu’il ne l’était sous l’ère Obama, en particulier vis-à-vis de l’Iran, l’un de ses adversaires dans la région. Les Saoudiens sont désormais beaucoup plus offensifs. Cela va encore accroître les difficultés à résoudre les conflits en cours. D’où les réactions rapides de l’Iran et de la Turquie.

Les Iraniens ont ainsi appelé toutes les parties prenantes à “un dialogue franc” afin de résoudre leurs contentieux sous peine de déstabiliser la région. “La résolution des différends dans les pays de la région, y compris les problèmes actuels entre les trois voisins du Qatar et ce pays, n’est possible que par des moyens politiques et pacifiques et un dialogue franc entre les parties“, a ainsi déclaré dans un communiqué le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères.

Un peu plus tôt dans la journée, c’était la Turquie, par l’intermédiaire de son chef de la diplomatie Mevlüt Cavusoglu, qui avait exhorté les pays du Golfe à “poursuivre le dialogue“, se proposant d’œuvrer pour que “la situation revienne à la normale“.

Mais la stratégie d’isolement et de cordon sanitaire est enclenchée et l’on ne sait vraiment pas jusqu’où cela peut aller.

Illustration : le Monde arabe, une poudrière qui atteint l’Europe.

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