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Maïa Alonso : “Le rêve assassiné “. Le roman-vrai d’une famille pied-noir

Maia Alonso Portrait

Maïa Alonso : “Le rêve assassiné “. Le roman-vrai d’une famille pied-noir

Roger Vétillard, historien ♦

maia-alonso-livresMaïa Alonso est une romancière qui a publié plusieurs ouvrages parmi lesquels « le papillon ensablé », « la Licorne », « le soleil colonial »et « l’odyssée de grain de bled ». Autant d’ouvrages où apparaissent poésie et transcendance. Elle nous propose un nouvel ouvrage, certes un roman, mais surtout une histoire vraie, celle de la famille Vallat en Algérie avant l’indépendance du pays. Histoire tragique, mais qui est aussi une recherche à caractère historique puisque l’auteur est allé à la recherche de documents, de témoignages… Cet ouvrage est également une réflexion sur la présence française en Algérie. Il renvoie vers Albert Camus et son rêve d’une Algérie fraternelle et autonome, rêve qu’une guerre civile a fini par effacer… Roger Vétillard, historien de l’Algérie s’est entretenu avec elle.

Roger Vétillard : Votre 5ème roman publié aux éditions Atlantis « Le Rêve assassiné » est certes un roman, mais c’est aussi de l’Histoire. Peut-on dire qu’il s’agit d’un roman historique ? Pouvez-vous nous narrer sa gestation, comment cette idée vous est-elle venue et comment l’avez-vous menée à bien ?
Maïa Alonso : Je préfère la formulation roman-vrai à roman historique, pour la marge de liberté de l’expression que cela permet. Mais le travail de documentation est tout aussi exigeant et rigoureux. J’ai porté cette histoire tragique en moi toute ma vie. Les victimes apparaissent en filigrane dans d’autres romans de fictions que j’ai écrits. Les trois enfants du couple étaient devenus mes petits voisins après l’assassinat en 1958 qui avait tant marqué notre région. En les retrouvant en 2015, c’est en échangeant sur le passé que j’ai eu envie de retracer la vie de leur père, un homme de fraternité. Et cela répondait aussi à leur attente.

Mais ce qui m’a vraiment décidée, c’est un article sur Internet publié par un Algérien qui évoquait ces événements en accusant Félix Vallat, « ce sinistre colon », d’avoir pratiqué la torture dans sa ferme ! Il fallait rétablir la réalité et pour cela partir à la pêche d’informations auprès de ceux qui l’avaient connu, mais aussi au travers d’une masse importante d’archives conservées religieusement par la famille. J’ai été merveilleusement aidée dans ma quête par les frères Vallat … et aussi par Madeleine, l’épouse de Félix qui a laissé un grand nombre d’écrits, lettres, notes, journal. Si bien que j’en ai fait le personnage central et regardé Félix avec ses yeux. Félix était un orateur. Il n’a quasiment laissé aucun écrit en dehors de sa lettre de « non-demande en mariage » aux parents de Madeleine !

Pendant une année j’ai suivi leurs traces, parcouru bien des régions de France, fouiné au CDHA et aux Archives d’Aix… une véritable enquête policière, engrangeant une foule de notes et de documents, de témoignages enregistrés, et en novembre dernier, je me suis lancée, j’étais tellement imprégnée de leur vie que le roman s’est déroulé par séquence devant mes yeux et j’ai retranscrit ce que je « voyais », comme un film. Et comme un film, j’ai écrit les scènes-chapitres dans le désordre. Et puis j’ai procédé au montage. Il me fallait être vigilante car il y avait des répétitions, des redites. Ensuite, c’est le travail du romancier qui apporte la touche finale…

L’histoire tragique de la famille Vallat et celle de Félix et de Madeleine son épouse, héros de ce roman qui incarnait une volonté de rapprochement des communautés et sera avec son épouse pour cette raison tué par le FLN, peut apparaître, à ceux qui n’ont pas connu l’Algérie lors de sa période française, comme une exception. Mais était-ce vraiment le cas ?
maia-alonso-le-reve-assassineJe ne le pense pas. Dans mon enquête ou ma quête, j’ai rencontré des Français d’Algérie chez qui ce drame éveillait l’écho d’autres drames analogues vécus dans leurs familles, des gens avaient été tués alors qu’ils étaient connus pour leur bienveillance et leur amitié interconfessionnelle. Mais de même que dans cet article sur Internet accusant Félix Vallat d’être un sinistre colon, on a noirci à souhait bien des Européens afin de présenter les terroristes comme des justiciers et ainsi transformer les crimes terribles en actes de bravoures. Théorie adoptée par beaucoup en France, car ainsi on excusait le parjure du général. C’est la fameuse phrase de Sartre citée dans la préface par les frères Vallat : « abattre un Européen c’est supprimer un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ».

Le journal intime de Madeleine est comme le fil rouge de cette histoire. Il permet de savoir ce qu’on ne pourrait que suggérer s’il n’existait pas. Mais y avez-vous eu accès ou l’avez-vous imaginé? Et, dans ce cas, certains passages plus privés ont-ils été laissés de côté ?
J’ai imaginé le journal de Madeleine à partir de ses très nombreuses lettres. Donc tout y est véridique, quand elle s’exprime… ou presque. J’ai eu parfois (mais de façon très mesurée) besoin d’ajouter mon souffle poétique. Elle a cependant bien tenu un journal pour y annoter ses observations sur l’évolution de ses trois garçons, leurs progrès, leurs maladies, leurs bêtises. J’ai volontairement peu utilisé ses notes. Cela reste entre elle et ses fils.

Par contre, il s’est produit quelque chose de mystérieux au sujet du dernier chapitre, « le Rêve ». C’est le tout premier texte que j’ai écrit dès que j’ai eu l’intention de faire ce travail. Je me suis réveillée au milieu de la nuit avec l’impulsion impérative d’écrire et j’ai « prêté » ma main et mon esprit à … Madeleine. Elle s’adresse à ses fils avec bien sûr ce que je savais d’eux. J’ai hésité longtemps à inclure ce texte car j’appréhendais la charge émotionnelle pour ses garçons. Mais c’était le désir de Madeleine, on ne résiste pas à Madeleine ! …

Quand on vous lit, on comprend que les préceptes musulmans ont pu être au centre des oppositions entre les pieds-noirs et les musulmans. Cela vous semble-t-il, à la lueur de vos souvenirs et de votre vécu, une réalité importante ?
Bien sûr ! Cela conditionnait complètement la vie sociale et politique. Si la communauté juive, dont la présence au Maghreb était antérieure à celle des Arabes, n’hésita pas à accepter sa naturalisation, il en fut différemment pour les musulmans, de 1830 à 1962, car en acceptant la nationalité française, il leur fallait adopter la loi française, une condition incontournable voulue par Paris (d’où les deux collèges, notamment). Les oulémas s’y sont farouchement opposés : impossible de déroger à la charia sans devenir apostat et donc traître à l’Islam. Mais dans le bled, là où fellahs et petits colons partageaient la même misère (ça, je l’ai vécu), est-ce que les Européens en étaient bien conscients ? Il y avait chez eux une naïveté mâtinée de paternalisme regrettable qui conduisait à une confiance aveugle, et bien souvent ils en sont morts. Un vers de Victor Hugo traduit bien le drame de l’incompréhension entre les deux communautés : « l’affront que l’offenseur oublie en insensé, vit et toujours demeure au cœur de l’offensé » (Hernani) C’est ce que j’ai voulu mettre en lumière dans le monologue de Mokhtar, l’ami qui va trahir aux yeux des Européens mais rendre justice aux yeux des musulmans… A chacun sa part de vérité.

Quant à moi, dont plusieurs membres de la famille ont vécu dans les villages des hauts-plateaux, j’ai retrouvé en vous lisant des souvenirs proches des scènes que vous relatez. Et, je me suis posé cette question : les relations inter-communautaires dans l’Algérie d’avant 1962, n’étaient-elles pas différentes dans les grandes villes, comme Alger ou Oran, de celle des villages et des campagnes où la proximité entre les populations était plus étroite?
Absolument. C’est une jeune oranaise, il y a de cela bien des années, qui m’a ouvert les yeux sur cette autre réalité des relations intercommunautaires en ville. Elle me disait en m’écoutant parler, j’étais alors présidente fondatrice du Cercle Algérianiste d’Auch (32) et passionnée par notre épopée : « Je n’ai jamais parlé avec un Arabe, à Oran ! » et de ce fait elle croyait dur comme fer à la ségrégation sur le mode Afrique du Sud. J’étais stupéfaite, moi qui avais grandi parmi les musulmans et bien sûr les Européens dans mon village de Dominique-Luciani. Mon père parlait arabe avec ses frères. En fait ils commençaient leur conversation en français, embrayaient sur l’espagnol et poursuivaient en arabe… et cela, même une fois établis en France.

Maïa Alonso, Le rêve assassiné, Atlantis éd. 2017, 243 p , 22€.

  1. Isabelle Guérin
    Isabelle Guérin12 juin 2017

    J’aimerais commander le dernier livre de Maia Alonso ” le rêve assassiné”.

    • Jean-Pierre Toni
      Jean-Pierre Toni13 juin 2017

      demande transmise

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