Réseaux sociaux, newsletter et flux rss

Les mystères de Rome

Rome Apogée

Les mystères de Rome

Paul Dupré ♦

L’Empire romain d’Occident a disparu il y a quinze siècles, mais nous vivons encore largement de son héritage. Les historiens, de leur côté, ont toujours du neuf à nous dire sur cette civilisation-mère.

Existait-il une classe moyenne dans l’Empire romain? La réponse de Paul Veyne, professeur honoraire au Collège de France, auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels La Société romaine et Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes?, nous éblouit par sa finesse et son érudition. Et par ses résonances contemporaines.

Avec L’Empire gréco-romain (1), nouvelle édition d’un recueil d’articles enrichis, le grand savant nous fait plonger au coeur de la civilisation gréco-romaine. Si nous en sommes les héritiers, elle garde tous ses mystères. Selon Paul Veyne, il existe bien, à Rome, une sorte d’étroite classe moyenne, une «plèbe» fortunée, par opposition à la foule de miséreux, pauvres au sens moderne du mot.

Ceux-là sont des indigents, des egentes, et non des pauperes, terme qui désigne simplement ceux qui ne font pas partie du petit groupe des puissants richissimes. Ainsi, la «plèbe moyenne» se disait-elle «pauper, mais honnête», expression qui résonne encore dans l’inconscient collectif. Cette plèbe  a laissé des traces dans les belles maisons de Pompéi ou d’Ostie, ou à travers les innombrables épitaphes qui transmettent une philosophie de la vie proche de celle du poète Horace. Cette plèbe prospère, conclut ce spécialiste au regard large, ne fut pas une vraie classe moyenne, avant tout à cause de son étroitesse. Elle ne put pas se développer pour la raison que l’aristocratie la bridait par la pratique du bakchich et de l’extorsion. De nos jours, l’Empire romain serait un pays pauvre du tiers-monde.

Paul Veyne promène ainsi sa lanterne de savant sceptique et bienveillant en répondant à toutes sortes de questions.

Par exemple, la charité chrétienne met-elle fin aux combats de gladiateurs? Le christianisme est-il vraiment le tombeau de l’art gréco-romain? Les dieux sont-ils une sorte de race d’extraterrestres? Quels problèmes religieux un païen intelligent se pose-t-il? Et qu’est-ce qu’un empereur romain? Il n’est pas l’objet de croyance, mais de vénération. Et au contraire du principe de succession dynastique qui épargna, au Moyen Age et sous l’Ancien Régime, d’innombrables guerres civiles, Rome souffre d’une contradiction intrinsèque: bien que l’empereur soit choisi par la souveraineté de tous, il n’en transmet pas moins en pratique le pouvoir à son fils.

Le dernier livre de Pierre Cosme, qui enseigne l’histoire romaine à l’université de Rouen, illustre bien cette instabilité intrinsèque à la tête de l’Empire romain, qui n’empêcha pas une administration stable de perdurer durant des siècles. L’Année des quatre empereurs (2), c’est celle qui a suivi la mort de Néron, poussé au suicide, en juin 68. C’est le dernier représentant de la maison d’Auguste. Le pouvoir impérial devenu vacant, il s’ensuit une spirale de violence au sein de l’aristocratie romaine. Quatre candidats tentèrent leurs chances: d’abord Galba, assassiné sur ordre de son successeur, Othon, contre lequel s’engage Vitellius, avec l’appui des légions stationnées sur le Rhin. Vespasien, à travers la coalition formée par l’armée d’Orient et celle du Danube, l’emporta et sut asseoir sa domination.

Agrippine et Messaline les scandaleuses

Pierre Renucci, un spécialiste des empereurs julio-claudiens, entend, lui, réhabiliter Claude (3), l’empereur bègue qui succéda à Caligula en 41 et que les auteurs anciens, après sa mort, tournèrent en ridicule. Il conquit pourtant la Bretagne, assura la paix et la sécurité aux frontières, améliora l’administration, laissa des finances publiques saines. Malgré cela, on le perçut, au mieux, comme un «brave type» berné par les femmes. Et quelles femmes, passées à la postérité !

Messaline, sa troisième épouse, à la conduite scandaleuse et surtout dangereuse, qui, acculée, ne parvenant pas à se suicider, fut exécutée par un soldat. Et surtout Agrippine, soeur de Caligula, mère de Néron, qui fut plus rapide que son mari: ce fut sans doute elle qui empoisonna Claude.Aussi sulfureuses fussent-elles, Messaline et Agrippine caractérisent-elles vraiment les Femmes de pouvoir dans la Rome antique (4), dépeintes par l’historien Joël Schmidt ? Pas vraiment. Les femmes romaines ne furent pas seulement symbole de liberté, voire de libertinage, elles incarnèrent aussi le courage et l’abnégation, pas seulement aux temps républicain s: l’impératrice Hélène, mère de Constantin, qui entreprit les fouilles pour découvrir la vraie Croix sur le Golgotha à Jérusalem, fut proclamée sainte. Dans tous les cas, l’historien affirme que, sauf aujourd’hui, jamais les femmes n’eurent autant de pouvoir dans une civilisation que la romaine. Cela concerne bien sûr une infime frange, l’aristocratie…

Rome garde tous ces mystères, comme Pompéi qui, le 25 août 79, avec l’éruption du Vésuve, fut ensevelie sous les cendres: dans un livre sérieux mais pas ennuyeux, Mary Beard, professeur à Cambridge et auteur de Pompéi. La vie d’une cité romaine (5), soulève une partie du voile, en s’appuyant sur l’archéologie et les textes anciens. L’étude des humanités, c’est ce qui traverse les siècles.

Dans l’Empire gréco-romain que décrit Paul Veyne, les Grecs et les Latins gardent leur identité, et un mutuel (et discret) mépris réciproque. Pourtant, Rome a pris la culture de l’Hellade, au point que les Romains hellénisés helléniseront en langue latine l’Occident conquis les deux derniers siècles avant notre ère.

Que faire alors si ce précieux héritage ne nous irrigue plus? Seize auteurs, parmi lesquels Yves Bonnefoy ou Pierre Manent, lancent un cri d’alarme (6) : chasser le latin, comme on le fait de l’enseignement secondaire, c’est désapprendre notre langue. C’est tout simplement le «roman familial» du français qui devient illisible. Comme Rémi Brague, auteur de la préface, le clame: «Rome n’appartient pas au passé. C’est plutôt nous qui appartenons à ce passé romain. Et qui y tenons d’abord par la langue latine.» Ce n’est pas une épitaphe, mais un ferment d’espoir. –

(1) L’Empire gréco-romain, de Paul Veyne, Seuil, «Points Histoire», 1 056 p., 14,50 €.

(2) L’Année des quatre empereurs, de Pierre Cosme, Fayard, 366 p., 20 €.

(3) Claude, de Pierre Renucci, Perrin, 380 p., 23 €.

(4) Femmes de pouvoir dans la Rome antique, de Joël Schmidt, Perrin, 264 p., 20 €.

(5) Pompéi. La vie d’une cité romaine, de Mary Beard, Seuil, 440 p., 24 €. Traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat.

(6) Sans le latin, Mille et Une Nuits, 422 p., 19 €.

Source

Illustration : 27 avant notre ère à 193 : l’empire à son apogée (Thomas Cole, 1835).
  1. Lilou35
    Lilou3527 juin 2017

    Oui la langue Française est riche par son ancêtre le latin, aujourd’hui elle se dévalorise par l’invasion des mots anglais. Pour comprendre les infos à la radio ou la télé, je suis obligé de suivre avec le dictionnaire Français Anglais à la main, c’est bien triste !!! Soit l’école abandonne le Français pour l’anglais, mais on ne touche pas au français le weekend, le foot-bal sont suffisants

Répondre