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Jeanne Moreau… Une de mes plus belles rencontres…

Jeanne Moreau

Jeanne Moreau… Une de mes plus belles rencontres…

Viviane Le Ray ♦

Entretien exclusif – mars 2009

«Plus il y a le désir d’enfermer les gens, de les priver de leur liberté, de les soumettre au marché, plus il y a d’insurrection. Et moi, je suis une insurrectionnelle !»

Jeanne Moreau, lors du 8ème Forum Cinéma et Littérature où elle a reçu un Trophée d’Honneur des mains de S.A.S le Prince Albert II, avec la simplicité qu’on lui connaît, avait accepté de répondre à quelques questions. Ce fut ma troisième rencontre avec Jeanne Moreau, et sans doute avec celle de Vittorio Gassman, un des plus beaux souvenirs de ma vie de journaliste…

Viviane Le Ray : Dans un monde qui court, les films, les livres ne durent plus, comment ralentir cette frénésie du temps ?
Jeanne Moreau : Je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous, disons qu’il y a abondance de livres, de films, que l’on consomme tout chauds mais il y en a de magnifiques qui restent. Je crois qu’il y a pléthore, voilà. On disait la télévision va tuer le cinéma, elle ne tuera jamais le cinéma, Internet ne tuera pas non plus le cinéma, je dis toujours que la loi du plus fort c’est la minorité, la minorité a toujours raison parce c’est de qui tend vers le haut, parce que l’époque est cynique, regardez ce à quoi mène la cupidité, l’avidité de l’argent pour l’argent, Je parlais hier avec un ami de cette période magnifique où les gens qui avaient de l’argent faisaient construire une maison XVIIIème sur une colline superbe en Corse, on faisait des folies mais on donnait du travail à des ouvriers, on sauvait un château qu’on allait détruire tandis que maintenant c’est «j’ai de l’argent je le fait fructifier !» et un jour tout d’effondre, il n’y a que les choses profondes dont on a vraiment besoin, mais c’est de mode de dire «Ah, la culture !» il y en a même qui osent reprendre la parole de cet horrible Goebbels, ministre de la culture sous Hitler «Quand j’entends le mot culture je sors mon revolver !» et même les gens qui nous gouvernent méprisent la culture, on supprime la publicité sur les chaînes d’État, on en rajoute sur les autres et comme il y a moins d’argent le message c’est «achetez des voitures à 50.000 euros», vous l’avez vu une fois, deux fois, mais où allez-vous les trouver les 50.000 euros pour acheter une bagnole ? Voilà ce que pense !

La littérature, vous l’avez j’ai envie de dire «Servie» : Kafka, Claudel, Félicien Marceau, Bernard Shaw, Druon, incarné Marguerite Duras sans chercher à lui ressembler…
C’est le mot juste, je suis au service des spectateurs, des écrivains, des metteurs en scène, j’ai interprété Marguerites Duras d’après «Cet amour-là» livre de son jeune amant sans chercher à lui ressembler, peut-être parce que j’ai appris la vie avec les livres, j’ai avec moi «M. Barnabooth», de Valérie Larbaud que j’ai lu plusieurs fois, Larbaud qui avait une fortune colossale et voyageait somptueusement a fait connaître aux américains les Impressionnistes, las Nabis, le Cubisme, c’est un homme qui m’a toujours fascinée. Le dernier Carrère est épatant, le Goncourt d’Atik Rahimi «Pierre de silence» est un très beau livre, un livre de cinéaste, le livre de Viviane Forester sur Virginia Woolf est absolument superbe, «La vie passera comme un rêve» de Gilles Jacob est un livre d’écrivain, qu’il faut lire du début à la fin, ne pas se précipiter sur les pages sur Cannes, vous suivez le parcours exceptionnel d’un homme et vous apprenez ce que c’est que la vie…

La «Nouvelle Vague», n’est-elle pas toujours nouvelle au fond ?
Non. Parce que la Nouvelle Vague c’était le résultat de l’après-guerre, après la guerre sont arrivés des très bons metteurs en scène, des bons «faiseurs», vous aviez Duvivier, Cayatte, tous ces gens-là, et puis vous aviez des films avec des grandes stars, Ophuls a fait tourner Martine Carol dans Lola Montès qui n’a pas eu de succès et qui maintenant est un film magnifique quand on le revoit. Et puis, sont arrivés les films américains, on a pu les voir librement, tous ces jeunes hommes devenus des fous de cinéma ont fait de la critique cinématographique et sont passés à la mise en scène, leur idée était d’échapper aux clichés, ils ont filmé des histoires d’amour ça a commencé avec Louis Malle, bien qu’il n’est jamais été admis dans le cercle de la Nouvelle Vague il a débuté avant tous le monde avec «Ascenseur pour l’échafaud»

Pourquoi n’a-t-il pas été admis dans ce cercle de la Nouvelle Vague ?
Parce qu’il était fils de bourgeois, ceci dit, Truffaut a fait son premier film alors qu’il était marié avec la femme d’un producteur, Chabrol le dit très clairement : il a pu faire son premier film parce qu’il a profité de l’héritage de sa femme, mais ils étaient solidaires, ils étaient passés par les Cahiers, d’abord par le journal Art, je me souviens quand je lisais leurs critiques je me disais «qu’est-ce que ça déménage» mais je ne comprenais pas encore très bien ! Tout à coup on a brisé la hiérarchie, tourné avec une petite équipe, caméra à l’épaule en décors naturels : la vie. Et, puis cette hiérarchie qui avait disparu de la star toujours mieux logée, qui a un assistant pour lui apprendre son texte, un coiffeur, un maquilleur, un chauffeur, est revenu… Mais il y a encore des gens audacieux comme Ozon qui a commencé par des courts métrages, qui après avoir connu un succès énorme avec Huit femmes, après des films moins populaires, tourne sans arrêt avec de plus petits budgets, indépendant, son dernier film l’histoire de ce petit enfant qui a des ailes et un très joli film. Et puis, vous avez le cinéma indépendant américain qui a été récupéré par les Majors avec tous leurs problèmes qui ne sont plus dirigées par des super producteurs fous de cinéma, mais par des financiers, avec des grèves successives, etc… Plus il y a le désir, d’enfermer les gens, de les priver de leur liberté, de les soumettre au marché, plus il y a d’insurrection et moi je suis une insurrectionnelle !

Vous avez écrit : «Ce qui compte c’est d’être comme les personnages, ne pas être ému par les personnages, la sentimentalité est à rayer du vocabulaire de l’acteur»
Oui, la sentimentalité c’est dégueulasse, et la psychologie absolument. Il faut se laisser guider, d’abord par le metteur en scène, il vous donne des choses et il attend que vous lui apportiez des choses, et ça vient, il ne faut penser qu’à cette concentration qui est un chemin mystérieux qu’on arrive jamais à expliquer. Heureusement que ce n’est pas ma vie, que ce n’est pas moi, ce serait très, très, très ennuyeux, ce sont les personnages qui m’ont nourrie…

La culture s’évaporant un peu, doux euphémisme, est-ce que le cinéma ne manquerait pas plus d’auteurs que de metteurs en scène ?
Quand un metteur en scène sait exactement ce qu’il veut faire même s’il fait travailler quelqu’un à une adaptation littéraire il en fait ce qu’il veut, si c’est quelqu’un qui a un vrai talent, il y a des gens qui ne sont pas assez prêts à se débrouiller avec ça… Beaucoup de réalisateurs écrivent leur histoire, d’ailleurs tout est une autobiographie déguisée même si l’on part de quelque chose qui ne vous ai pas arrivé, c’est que ça vous accroche, que vous avez envie d’inventorier, c’est la curiosité parce que l’âme humaine est multiple, c’est saisissant.

Si le cinéma fait moins rêver, ne serait-ce pas parce qu’il n’y a plus de «stars»  dans le sens où l’entendait François Chalais : «Lorsque Alain Delon, Jeanne Moreau  entrent dans une salle de 1000 personnes, on se tait» 
Regardez Juliette Binoche, Isabelle Huppert, elles entrent, vous vous arrêtez elle ont une aura, regardez une petite qui évolue, s’enrichit : Sophie Marceau, mais heureusement qu’il n’y a plus de stars dans le sens Hollywoodien sous contrat : faire ça comme ci, fréquenter certaines personnes, ne pas se marier avec untel…. Les journaux People ça n’existait pas à l’époque, Cinémonde et Ciné-Revue c’était innocent, aujourd’hui on parle de vous parce que vous portez une culotte petit bateau ! Etre une star je pense que c’est avoir un rayonnement, mais à force de vouloir être comme tout le monde… Moi j’aime être soignée quand je rencontre les gens, d’abord par goût et parce que j’ai été élevée comme ça je pense que c’est un respect, que ce n’est pas de la coquetterie. Ça ne s’explique pas !
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Vous avez dit un jour : «C’est la peur de vieillir qui abîme, pas vieillir…»
C’est la peur qui vous fout un coup de vieux. Qu’est-ce que vous voulez y faire, on ne va pas désirer mourir comme le christ à 33 ans, la vie est passionnante, étonnante, moi je préfère vivre, j’aime faire des choses, j’aime vivre…

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