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La crise morale européenne : primauté de l’individu ou idéal collectif

Monde Crise

La crise morale européenne : primauté de l’individu ou idéal collectif

Bernard Plouvier, auteur, essayiste ♦

Y-a-t-il une crise morale en Occident, de nos jours ?

D’aucuns nient l’existence d’une telle crise, en Occident, voire même la possibilité de sa survenue : ceux qui, profondément satisfaits de l’économie globale autant que de leur statut particulier, estiment que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Car l’hédonisme pour tous – du moins pour les nantis et ceux qui sont jugés dignes d’emprunter à moyen et long termes – procure cette béatitude de l’esprit, comparable à celle observée chez les riches bourgeois des Pays-Bas dès le XVIe siècle, chez ceux de Grande-Bretagne à partir du XVIIe et chez les « Lumières », au XVIIIe.

Certes, les philosophes éclairés se sont moqués de l’optimisme de Leibnitz, mais « Voltaire », pour assurer le succès de son Candide, avait beaucoup forcé la note : l’Allemand cosmopolite était moins niais qu’on le prétendait.

Un bien-être & une richesse inconnus jusqu’alors combinaient leurs effets aux débuts du scientisme – cette prétention à tout expliquer par les sciences et les techniques – pour rendre résolument optimistes. L’Univers allait son chemin de façon immuable, étant réglé par le Grand Horloger ou le Grand Architecte, tandis que les progrès des connaissances et leur enseignement à un maximum de personnes devaient suffire à faire régner paix et prospérité pour les siècles des siècles.

Le dramatique tsunami de Lisbonne (qui toucha également Cadix et Séville) en 1755, puis quarante années de tourmente révolutionnaire et de guerres subintrantes, de 1776 à 1815 (soit la guerre d’indépendance des 13 colonies d’Amérique du Nord, puis la Révolution française étendue à presque toute l’Europe et les guerres de l’Empire qui boutèrent le feu d’Ibérie en Russie) se chargèrent de ramener élites et vulgum pecus à la réalité : il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais d’Âge d’Or pour l’humanité.

En réalité, il n’existait pas de crise morale, en Occident, en cette seconde moitié du XVIIIe siècle, mais une crise d’autorité, ce qui est tout différent. La bourgeoisie, la petite noblesse et le bas-clergé, formant un ensemble de « talents » impatients de démontrer leurs capacités, voulaient avoir leur mot à dire dans l’administration du Bien commun, dans l’orientation des affaires publiques. Presque partout, au lieu d’un monarque, on eut bientôt quelques centaines de parlementaires-roitelets, qui révélèrent surtout leur énorme capacité de nuisance.

Au nom des demoiselles Démocratie et Liberté – fausses pucelles -, on instaura un peu partout cette merveilleuse chienlit que les savants politologues nomment ochlocratie et les hommes du commun appellent régime d’assemblée.

Vers 1830, le jeu politique – déjà fort compliqué en lui-même par les querelles de personnes –fut entièrement faussé par l’irruption du milieu (aux sens canaille et crapuleux du terme) de l’économie dans l’exercice du pouvoir. Certes, l’argent avait joué un énorme rôle dans le monde antique, mais le christianisme médiéval puis l’absolutisme des monarques de droit divin avaient anéanti les prétentions dominatrices des plus riches.

À compter des années 1830, partout en Occident, la nouvelle trinité dominante – celle des financiers, des négociants et des entrepreneurs – domestiqua le milieu politique, composé bien davantage de parasites besogneux que d’hommes réellement dévoués à la gestion du Bien commun. Le menu peuple fut abandonné à la voracité des « libéraux », c’est-à-dire au capitalisme esclavagiste. Bientôt, on allait répandre des torrents de larmes sur le sort des esclaves noirs des USA, alors que le modernisme accouchait de quelque chose que l’Ancien Régime ignorait : un sous-prolétariat de travailleurs.

Une crise morale gigantesque, la pire que l’humanité ait connue, se préparait, essentiellement parce que des hommes honnêtes, intelligents et pondérés ne furent pas écoutés. Charles Fourrier, Pierre Proudhon, Léon XIII, Thomas Carlyle et d’autres tentèrent d’ouvrir les yeux des moins sots de leurs contemporains. Ce fut l’époque où s’épanouissait « un mercantilisme sans âme… Quand je vois la bonne société dévergondée et des pauvres mourant de faim dans les grandes villes, j’ai la sensation d’une puissante vague d’iniquités déferlant sur le monde… Ne vous étonnez pas de ce qui arrivera dans les cinquante années à venir » (Alfred Tennyson en 1886).

La populace, reine des scrutins, abêtie par la propagande de haine des classes autant qu’abrutie par l’alcool, se laissa berner par les hérauts de la guerre sociale, Marx, Engels et leur séquelle, qui ne connurent leur heure de gloire qu’une fois achevé le désastre. La crise d’autorité de la fin du XVIIIe siècle avait débouché sur une crise d’adolescence, qui se termina l’automne de 1914, lorsqu’on s’aperçut que les roitelets étaient aussi imbéciles que les résidus de l’autocratie : ils avaient déclenché le processus irréversible du déclin de l’Europe.

Du coup survint le chaos, révélant cette crise morale qui couvait depuis le milieu du XIXe siècle, aussi déstabilisante que celle observée aux IVe et Ve siècle, dans l’Empire romain, lorsque les citoyens, amollis, aveulis et transformés en brebis par le christianisme, estimaient au-dessous de leur dignité de défendre les valeurs romaines antiques.

La crise morale des années 1915-1939 vit s’affronter comme jamais auparavant l’antagonisme des individualistes, nimbés du label « Libéralisme », et des idéalistes de l’effort collectif, qui tout naturellement en revinrent au totalitarisme antique. Tant il est vrai qu’un idéal collectif, religieux ou politique, débouche immanquablement sur l’exigence du don intégral – corps et esprit – du fidèle.

1945 et 1990 furent les millésimes de fin des grandes aventures collectives du XXe siècle. Le triomphe de l’ultra-capitalisme, soit l’imposition de l’économie globale à la planète et de la soumission absolue du pouvoir politique au pouvoir financier, marqua le triomphe de la conception individualiste, hédoniste et naïvement sentimentale de la vie humaine. Le problème économique et l’espérance eschatologique mises à part, on en revenait à l’extrême niaiserie des premiers siècles de triomphe du christianisme.

Toutefois, il est absolument évident qu’il existe un gouffre conceptuel infranchissable entre un Soros (et consorts) et un Constantin Ier, Imperator & Basileus. De nos jours, les maîtres sont multiples ; ils se jalousent mutuellement (tant pis pour les complotistes : pas de complot possible, sans un minimum d’entente préalable entre Divas) ; ils n’ont aucun programme sur la longue durée, seulement des intérêts à court et moyen termes ; enfin, ils sont spirituellement aussi vides qu’une citrouille d’Halloween et n’ont rien de transcendant à offrir.

Les soi-disant élites universitaires et académiques occidentales (les politiciens ne firent qu’exceptionnellement partie de l’élite culturelle des Nations) paraissant bonnes à jeter aux oubliettes de l’histoire, les Nations d’Occident sont déboussolées. En témoigne une instabilité politique et, parallèlement, le retour en force des nationalismes, ce qui témoigne constamment d’un besoin de retour aux valeurs ancestrales.

Oui, il y a crise de civilisation, parce que les Nations sont bouleversées par la déification de la fortune (autrefois, on eût évoqué Mammon, mais le degré de culture en Occident ayant chuté de façon extraordinaire depuis le début de l’ère globalo-mondialiste, qui se souvient de cette divinité maléfique proche-orientale ?) et par la destruction des valeurs naguère honorées : Travail, Famille, Patrie & Race.

L’éternelle opposition entre individualistes et activistes de l’élan collectif

L’enseignement du délicieux « anarchiste avec des paillettes métaphysiques » Jésus de Nazareth, transmis et déformé tant par les Évangiles canoniques et apocryphes (qui diffèrent tant les uns des autres, à l’exception des synoptiques qui sont tirés d’une source commune) que par le génial propagandiste Saül de Tarse, devenu Paul, assura le triomphe en Occident de l’individualisme, après un millénaire de glorieuses aventures collectives en Grèce, à Rome, en terres celtiques et germano-scandinaves… il est probable que la civilisation mégalithique occidentale qui déborda sur le Nord-Ouest de l’Afrique fut également une grande aventure collective des Proto-Ligures et des Proto-Ibères.

Du début du IVe siècle, quand le christianisme obtint droit de cité (et fit bientôt preuve de son fanatisme destructeur inhérent au statut de religion monothéiste), jusqu’au début du XVIIIe siècle, il devint essentiel pour un Européen d’assurer son « salut éternel ». L’aventure collective s’effaçait – sauf quand un chef d’État charismatique entraînait ses foules de guerriers à la conquête ou à la reconquête de territoires – devant la phrase odieuse à tout homme digne de ce nom : « Je n’ai qu’une âme qu’il faut sauver » ! Toujours et partout, la promesse eschatologique fut le fondement de l’individualisme.

Du moins, le christianisme répandait-il, de façon universelle et fondamentalement dépourvue de racisme, un message d’amour (l’Agapè : l’amour du dieu-père éminent des humains et, en retour, l’amour des créatures pour leur créateur et l’amour des créatures entre elles) – ce qui se réduisit généralement à un minimum : l’aide matérielle de la veuve, de l’invalide et de l’orphelin (que les sociétés païennes antiques ne laissaient pas toujours croupir dans la misère) -, enfin et surtout un contrat de type donnant-donnant : contre une vie d’honnête labeur et de droiture, un séjour paradisiaque était offert après la mort du corps et après un passage plus ou moins long au purgatoire en juste punition des fautes vénielles.

Il est tout-à-fait exact que le christianisme, à l’instar du bouddhisme, apporta une singulière amélioration des relations interhumaines, du moins entre chrétiens sincères et jusqu’à ce que la déferlante islamique ensanglante l’Europe (et d’autres continents), ce qui provoqua un enchaînement de guerres et de reconquêtes. Il est non moins exact que le christianisme charria avec lui quantité d’inconvénients : un stupide rejet du corps, un sentimentalisme parfois écœurant ou menant aux accommodements, les intolérables imperfections en tous genres de ses clergés (aussi nombreux que ses schismes & ses hérésies) et le fanatisme qu’entraîne toute religion chez les psychorigides, les pervers et les imbéciles (ou esprits faibles).

Durant les années 1776-89, se répandirent comme une traînée de poudre les phrases d’un riche planteur esclavagiste de Virginie, Thomas Jefferson, le saint Paul du nouveau culte, celui des Droits de l’homme, issu des élucubrations de John Locke et du parasite social Jean-Jacques Rousseau.
Quelques décennies auparavant, Locke avait entrouvert la nouvelle Boîte de Pandore, contenant les Droits de l’homme, riches de ce Droit naturel, tellement indéfini qu’il en devient extensible presque à l’infini. Le XVIIIe siècle, en Europe, fut une nouvelle époque d’utilitarisme et de niaiserie dégagée du christianisme. Ce n’était plus comme enfant de dieu que l’homme devait être considéré : il avait gagné son droit au bonheur par le simple fait d’être né. Dans Le christianisme dévoilé, de 1751, l’athée d’Holbach faisait (pesamment) du « bonheur de l’individu et de ses semblables » l’unique sens de la vie. Une nouvelle conception de la sagesse était née, faite d’hédonisme et de strict matérialisme.

De 1830 aux années 1890, le matérialisme se maria au scientisme et les nouvelles valeurs à honorer devinrent : Sciences & Techniques, Liberté d’entreprendre et de commercer, Bonheur acquis grâce à l’argent, quelle que fût sa façon de le gagner.

En 1919, tout était consommé. Une guerre qui paraissait insurpassable en horreur et en destructions avait ruiné les épargnants patriotes de tous pays (mais enrichi quantité de margoulins), avait tué 10 millions de jeunes hommes (mais avait épargné les ouvriers affectés spéciaux ainsi que les planqués à relations) et totalement détruit les valeurs humanistes chez les survivants des combats… critiquer l’immoralité des régimes nazi et soviétique, sans se référer aux horreurs vécues sur le front puis lors des guerres et guérillas civiles qui suivirent la fin officielle de la Grande Guerre, est littéralement se moquer du monde.

Commença une nouvelle époque d’aventures collectives, exaltantes pour les militants et leurs chefs. Face aux dévots de l’individu-roi (l’activiste acharné de la réussite sociale et le cotisant de l’assurance-vie éternelle), l’histoire humaine renouait avec le « Teilmensch » (littéralement : un être partiel, en langue allemande), non pas un individu, et pas forcément de sexe mâle, à qui il manque quelque chose, mais l’élément d’un tout, le membre d’une communauté, l’être qui se dévoue, corps et esprit – l’athée laisse aux dévots et aux mystiques l’âme, qui présuppose la foi en une divinité et un au-delà – à sa cause, se sacrifie pour elle… et, parfois, abandonne tout ou partie de sa conscience éthique pour assurer le triomphe de la cause et le succès apparent de l’homme charismatique qui la personnifie.

Au début de toute grande aventure collective, l’on trouve un besoin de justice et d’ordre, une volonté de renaissance collective. Le don intégral de soi est, pour le militant, le gage nécessaire à l’obtention d’un sentiment de plénitude de vie, à la promesse d’une forme de grandeur, de noblesse, voire d’héroïsme.

Il est évident que cet enthousiasme dégénère inévitablement en fanatisme. Toute aventure exaltante a besoin d’un double objectif : bâtir quelque chose de grand, beau, noble, utile à la communauté & triompher des inévitables ennemis. C’est à propos des ennemis que le militant s’expose à perdre tout ou partie de sa conscience éthique, en estimant que « seul compte le but » (variante : « Tous les moyens sont bons pour triompher ») et que l’ennemi est par essence fongible (« jetable »).

Certes, le péril moral est grand – et Kierkegaard l’avait amplement démontré en 1843 dans son œuvre éthique majeure : Ou bien, ou bien… -, mais rien ne vaut le stimulus de la grande aventure collective pour donner un sens à la vie. Les leçons de l’histoire devraient servir à éviter l’écueil éthique majeur… si l’histoire doit servir à quelque chose, c’est bien à cela.

Chez l’individualiste comme chez le Teilmensch, l’on retrouve, en proportions variables, de la raison et du sentiment, un élan et des crises de doute ou de lassitude – il existe des velléitaires de la foi comme du dévouement -, de l’idéal et de l’égoïsme, en résumé, un panel de qualités et de défauts humains.

On cherche ou l’insaisissable et fugace bonheur ou une raison de vivre en se dévouant. Et on le fait en fonction de sa constitution génétique, qui programme tous les comportements animaux ainsi que la puissance de ce libre-arbitre (que les philosophes du XIXe siècle ont glorifié sous le nom de volonté).

Seul, sur Terre, l’humain est doté de cette transcendance qui lui fait passer intentions et actions au crible de sa conscience éthique… l’étude de l’histoire doit rendre très prudent quant à la surestimation de ce garde-fou, face aux prestiges de l’action en soi, du pouvoir ou des « plaisirs » que procure la richesse.

La conclusion tient en une phrase : une crise morale naît du trop brutal et trop complet renversement des valeurs éthiques. Notre ère nouvelle ferait bien de méditer l’histoire des civilisations.

Illustration : l’histoire est faite la plupart du temps par mes mécontents et les furieux.

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