Réseaux sociaux, newsletter et flux rss

Sacralités européennes : les Sources et Fontaines 1/3

Sacralités Européenne Fontaine Blanche Plougast

Sacralités européennes : les Sources et Fontaines 1/3

Gustave Sintaud ♦

A l’origine, l’Européen se considère comme partie intégrante de la nature en général, celle qui l ‘entoure, le baigne, le nourrit, le sauvegarde. Il s’y fonde et s’y réfère pour tout de son quotidien, de ses aspirations, de ses mythes…Actuellement il est bien éloigné, en s’en inspirant, de l’occidental qu’il est devenu : celui-ci semble issu d’une culture séparant l’homme de la nature tant philosophiquement que dans une optique de protection tardive d’un environnement déjà bien déconsidéré et dégradé. Il n’est plus comme partie intégrante de l’ordre naturel. Il a perdu la partie de son âme qu’il devait à cette conception de l’harmonie globale dont il participait avec toutes choses , tous êtres. Les principaux animaux et végétaux, parmi lesquels il se comptait, étaient habités par des forces magiques, véritables esprits, et possédaient des pouvoirs à l’instar des hommes : il n’y avait aucune frontière intangible entre eux. Bien des traces de ces commerces intimes demeurent aujourd’hui, identiquement à travers toute l’Europe. Elles attestent que sous des profondes perturbations, les réalités essentielles de l’esprit européen survivent et sont toujours pertinentes pour traduire un inaliénable sens du sacré partagé souvent, du cap nord à Gibraltar, des Finistère à l’Oural.

sacralités-européennes-Fontaine_à_dévotion_bonne_fontaine_de_La_Mazaurie_Cussac

Fontaine à dévotion bonne fontaine de La Mazaurie Cussac Haute France

Mythologies, contes et légendes maillent de semblable manière, cet immense espace, aire d’expansion des Indo-Européens de commune origine linguistique et d’identique expression culturelle.

La sacralisation des sources et des fontaines est universelle car celle-ci signifient pour l’homme le don de l’eau, de l’eau buvable, dont le corps et la vie ont tant besoin ; plus que toute autre eau : mer, lac, fleuve ou rivière, l’eau de la source et de la fontaine fut celle que l’ont boit, bien avant l’heur de celle du puits.

En Europe, la sacralisation des sources et des fontaines , de leurs eaux fut toujours et partout d’une importance, d’une intensité, d’une profondeur toutes particulières. C’est de ces eaux dont traite déjà le Rig Véda, révélant, en grande part, tout ce qui a nourri leur sacralité depuis l’Indo-européen :

«  Vous les eaux, qui réconfortez
Apportez-nous la force
La grandeur, la joie, la vision !
… souveraines des merveilles
Régentes des peuples, les eaux !
Vous les eaux, donnez sa plénitude au remède
Qu’il soit cuirasse pour mon corps
Et qu’ainsi je vois longtemps le soleil ! »

sacralités-europeenes-source-sainte-lorette-ciel

La source, ou la fontaine, cette source d’eau vive qui jaillit et chante, symbolise d’abord la vie parce qu’elle est naissance ou renaissance de l’élément vital. Ainsi se comprend l’allégorie de la source de vie, de la fontaine de santé qui donne ou, plus souvent, redonne la vie. Mais encore, cette eau salutaire source ou jaillit de la terre comme le premier bienfait de la Terre mère nourricière, mère primordiale ; elle est expression merveilleuse de la Grande déesse Terre. Sources et fontaines sont vues comme pis, comme seins naturels de cette mère , en ceci si bienveillante. En outre, sources et fontaines qui sont ouvertures au monde lumineux des entrailles secrètes et ténébreuses de la Terre, rendant ce que le ciel par la pluie a confié au soin de la Terre, évoquent le cycle parfait en associant puissances uranienne et chthonienne. Leurs eaux sont doublement divines puisqu’elles réalisent la communion du ciel et de la Terre.
La fontaine de Sainte Lorette, une jolie histoire qui ferait peut être une jolie balade…

Source de vie, source de santé

Cette notion de vie, à l’origine de toute source qui offre son eau à boire, est à l’origine particulièrement de toute source ou fontaine sacrée reconnue dont toutes les mythologies européennes regorgent.

Ce grand nombre et cette généralité incitent à penser que toutes ,en Europe, devaient être sacrées pour les Européens. A cette notion de vie, s’ajoute parfois celle de vie saine ,et les sources et fontaines de vie seront appréhendées soit comme sources et fontaines qui permettent de miraculeuses résurrections, soit plus fréquemment comme fontaines et sources de santé.

Depuis la fontaine Slante dans le Récit de la bataille de Mac Tured, où l’on jette les blessés des Tuatha de Danann qui en sortent guéris et aptes à reprendre le combat le lendemain, bien des sources et fontaines celtiques seront, un peu plus qu’ailleurs, fontaines et sources de santé. Ainsi, si Slante veut dire « santé », en Irlande , elle est à rapprocher de la fontaine gauloise de Glanum, près aujourd’hui de Saint Rémy de Provence, qui était placée sous le patronage de la déesse Valétudo, dont le nom signifie santé en latin.

Comment le vieux fond panthéiste européen aurait-il pu ne pas vulgariser les pouvoirs thérapeutiques de cette eau céleste que la grande déesse Terre veut bien charger d’éléments curatifs obtenus par la longue et secrète dissolution de sels minéraux ? Les Irlandais, qui connaissaient les facultés curatives des plantes, traduisaient cette magie curative des sources et fontaines par la légende d’Airmed, fille du Dieu Diancecht. Celle-ci cueillait des herbes magiques pour en remplir la fontaine de santé dont quelques gouttes seulement guérissaient de n’importe quelle affection.

Ces sources et fontaines sacrées connues pour leurs actions bénéfiques, curatives, sont en Gaule consacrées à des divinités féminines comme Divona que le poète Ausonne célébrait pour une de ses sources : « fons addita divis » et qui s’est conservée vivante dans le toponyme Divonne-les-bains pour une station thermale toujours performante. C’est parfois Damona cette déesse protectrice des sources, ou Dahud en Cornouaille dont le culte des sources ressemble fort à celui de Mélusine poitevine : elle se baigne une fois par semaine dans l’eau des sources pour se régénérer continuellement.

Mais des dieux mâles peuvent aussi les consacrer comme Luxovius, avec sa compagne Bricta ; parmi eux, le plus célèbre, le plus géographiquement répandu est le dieu Bormo ou Borvo. Sous la première forme, il perdure dans Bormes-les-mimosas ; sous celle de Borvo, qui se traduit par : « le bouillonnant » lui sont plus spécialement reconnues les sources ou fontaines d’eaux chaudes ou celles aux eaux, vivantes éclatantes par le gaz contenu qui s’y libère. Il est toujours confirmé dans les stations pour curistes : Bourbon-Lancy, Bourbon- l’Archambault, Bourbonne-les-bains et la Bourboule, jusqu’à expliquer la région du Bourbonnais et le nom de famille des rois de France : les Bourbons.

Si ce ne sont de ces déesses et dieux, sources et fontaines dépendent de fées, magiciennes, qui ont aussi le pouvoir magique de guérir comme elles ont souvent celui d’initier, innombrables expressions de Mater primordia qui éduque et fortifie. Ces fées qui servent à résister à la christianisation, finissent par être récupérées par l’église pour devenir cette foule de vierges noires dont les statues furent retrouvées près de sources, souvent hélas oubliées et négligées. Ce qui n’est pas encore le cas pour la source et l’eau de Lourdes qui, au nom d’une vierge éclaircie, continuent de drainer les foules de ceux qui espèrent en leurs vertus bénéfiques, curatives.

sacralités-europeennes-paganisme

Les païens vouent un culte aux divinités des arbres, des sources et des pierres.

Source de vie, fontaine de santé, lieux essentiellement sacrés, se voient toujours associer des divinités éternellement jeunes, fraîches et pures, les qualités de l’eau de source. De là l’idée de fontaine de jouvence, surtout du fait du continuel renouvellement de l’eau qui sort fraîche et toujours claire, de la terre. Ne dit-on pas parfois que la quête de la fontaine de vie hyperboréenne explique l’épopée d’Alexandre le Grand qui, par sa bouillante impatience, meurt à trente trois ans et paraîtra donc éternellement jeune ? Ici, rien de contraire au reste : la régénération par la source sacrée a toujours pu s’obtenir par l’absorption de son eau, par le bain dans ses eaux, ou encore par la noyade mortelle en ses eaux.

L’exceptionnel attrait des stations thermales et la consommation d’eaux minérales ne sont que vulgaires manifestations modernes de vieilles croyances, à peine un peu plus soutenues par la science médicale ; souvent ce sont les même sources qui, depuis les Celtes et les Romains, sont utilisées pour les mêmes prétendus bienfaits.

Cette idée de source de vie, de régénération, de résurrection, de grande santé, d’éternelle jeunesse ou verdeur se retrouve aussi à l’initiale de la mythologie germano-scandinave et se conjugue avec d’autres significations spécifiquement européennes des sources et fontaines. Ainsi les racines du frêne Yggdrasil, arbre de vie, axe du monde, clou de l’Univers par qui tout se comprend, se nourrissent dans trois fontaines fondamentales.

Une racine plonge dans la fontaine Mimir qui donne intelligence, sagesse ,mémoire à qui boit de son eau à l’aide de la corne sacrée Gjallar. Une autre s’enfonce dans la fontaine Urdr qui offre à Yggdrasil une force renaissante, toujours vive, qui lui permettra de résister aux ragnarök. La troisième vient de la fontaine Hvergelmir, origine de toutes les eaux qui s’écoulent et serpentent.

Ces trois sources suggèrent la caractéristique tripartition fonctionnelle indo-européenne 

Mimir évoque la première fonction avec son pouvoir initiatique et sa relation à la sagesse ; Urdr qui apporte la force sans cesse régénérée, la puissance de vie éternelle et pleine santé, traduit la seconde fonction ; enfin Hvergelmir, avec son rôle précis d’irrigation, de répartition des eaux fécondantes nourricières ,rappelle précisément la troisième fonction.

Toujours en pays germaniques  , il se trouvait dans les légendes des génies des sources et fontaines, les mixes, qui avaient le pouvoir, eux aussi, d’accorder l’immortalité aux vivants, et de ressusciter les morts, ce pouvoir premier des eaux dont ils étaient gardiens et représentations merveilleuses.

Illustration : chapelle de la fontaine blanche à Plougast
  1. Victor
    Victor9 septembre 2017

    Excellent article.Ma famille étant originaire de La Bourboule depuis la nuit des temps, j’ai toujours éprouvé, à chacun de mes séjours, l’étrange sensation d’une vérité fondamentale que le développement thermal et l’administration locale avait en quelque sorte abusivement dévoyé et édulcoré. Autant dire que je me suis délecté à vous lire car je n’ai jamais eu entre les mains un texte expliquant aussi bien la sacralisation de l’eau de source : un des fondamentaux de l’espèce humaine qu’on a tort d’oublier. Merci

Répondre