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Sacralités européennes : Sources et fontaines initiatrices / fontaines lustrales 2/3

Sacralités Européenne Fontaine Blanche Plougast 1

Sacralités européennes : Sources et fontaines initiatrices / fontaines lustrales 2/3

Gustave Sintaud ♦

Parce qu’elles renvoient si expressément à la Terre, mère matricielle, dont elles véhiculent certains pouvoirs et magnifiques secrets, sources et fontaines s’expriment, en Europe, comme chargées de la magie des origines, de l’immuable, de la vie, et de ce qui se passe avant, et de ce qu’il advient après. A écouter les babilles des sources bavardes on peut insinuer qu’elles racontent discrètement tout ce qu’elles savent des mystères, qu’elles enseignent la connaissance fondamentale à tous ceux qui peuvent les comprendre, et qui sont aptes à déchiffrer leurs gazouillis.

Un poème orphique parle d’une source des Enfers qui conduit ceux qui la boivent au royaume des héros, aux champs Elysées, en l’opposant à la source de Léthé qui provoque l’oubli et dirige vers le Tartare. Celle-là est impliquée dans cette opposition pour expliquer le par-delà la vie, comme maintien de mémoire et donc de la connaissance sacrée. Il existait, pour les Grecs, une source terrestre, de la mémoire, identique, Mnémosyné, située devant l’oracle de Trophonios.

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La fontaine de Barenton en forêt de Broceliance

Comme les Grecs avaient ainsi conservé la puissance de la source européenne, les Germano-Scandinaves l’exprimaient avec la fontaine Mimir sous Yggdrasil, énoncée en première place parce qu’elle donne connaissance, sagesse et mémoire des choses fondamentales à qui la boit selon un rituel sacré. Même le dieu souverain Odhin pour posséder cela, connaître tous les secrets de la magie et la clairvoyance , dut boire de son eau ,au prix d’un des ses yeux.

En pays celtiques, sources et fontaines seront les buts d’une quête de connaissance et de pureté, comme dans les traditions irlandaises où princes et guerriers doivent faire leurs ablutions matinales à une fontaine, selon la croyance en un lien entre le pouvoir magique de son eau et la noblesse, la pureté d’âme du héros. Cela perdurera dans la chevalerie initiatique avec la dame de la fontaine.

Le héros dans sa quête initiatique part, en chevalier, à la recherche du « Graal », qui avant d’être expliqué comme la trop chrétienne coupe de sang christique, signifiait depuis bien des lustres, le chaudron mythique de la connaissance, la matrice originelle. Il s’enfonce donc seul en forêt pour s’imposer toutes sortes d’épreuves, chercher prouesses, s’évaluer physiquement et moralement, se transcender à la recherche de dignité, de perfection, de pureté. Au sein de cette forêt sombre, chaotique, image exubérante de la Terre-mère, il espère trouver la source sacrée qui pourrait lui enseigner tous les secrets merveilleux, les mystères que celle-ci détient en son sein. Auprès d’une ou de plusieurs, il n’aura cette chance que s’il le mérite.

Ainsi, avant d’avoir accès à la fontaine initiatrice, il commence par affronter les forces mystérieuses de la vie spirituelle, puis il accomplit un exploit guerrier en se défaisant du « chevalier noir » ou du dragon, gardien protecteur de l’eau sacrée. Après ces victoires sur les puissances de l’autre monde, seulement alors il entame le temps de l’initiation auprès de la fée des eaux, appelée : « la dame de la fontaine ».

GS- fontaine pirene

fontaine pirene

Il devient gardien de la source et chevalier servant de sa dame. Il les défendra contre tout intrus, contre tout indigne, en combat à outrance, jusqu’à son remplacement en cas d’échec ; tout ce temps, il sera « le chevalier noir » car il lui faudra se dépouiller de tout bien terrestre et s’en détacher, jusqu’à perdre son cheval, ce par qui il était. Il deviendra humble par la mutilation volontaire de ses éperons d’or, insignes de son état. A ce prix exorbitant seulement, qui rappelle l’éborgnement volontaire d’Odhin, il épouse la chevalerie mystique et possède les valeurs spirituelles, la pureté, détenues dans la fontaine sacrée.

Parmi les fontaines sacrées, perdues en pleines forêts non moins sacrées, la plus illustre est celle de Barenton en forêt de Brocéliande. C’est une véritable fontaine d’orage dont, selon chrétien de Troyes, l’eau « quoique plus froide que le marbre, bout comme eau chaude ». Lors des périodes de sécheresse, déjà les druides aspergeaient sa dalle avec son eau et, dit-on, l’orage espéré ne manquait pas d’éclater. Ce vieux rite semble s’être pratiqué pour l’ultime fois en 1835.

Il y a d’autres fontaines sacrées initiatiques, telle la mythique source des sciences Connla que garde Buan. Elle était entourée de noisetiers sacrés et la Licorne venait s’y désaltérer. Il faut citer aussi la source merveilleuse de la Segaie gardée par les trois célèbres druides échansons : Flex, Lam et Luam.

Sources et fontaines lustrales

La caractéristique de la source ou fontaine purificatrice, associée à l’idée de santé et d’initiation fut privilégiée dans les zones méditerranéennes de l’Europe. Même les dieux du panthéon olympique sont associés aux sources et à leur apparition, autant les déesses pour conserver certaines caractéristiques de la vieille déesse Gaïa, déesse Terre, dont elles multiplient les représentations après l’installation des conceptions uraniennes concentrées dans la prévalence de Zeus-Pater , que les dieux pour s’être souvent attribués les vieux cultes de la déesse primordiale.

Artémis, en Grèce, signifie le plus et le mieux la vieille déesse majeure autochtone dans ce qu’elle a de la Terre vierge, sauvage, secrète. Ainsi lui furent consacrées forêts et sources sylvestres, souvent directement, parfois par l’intermédiaire de ses nymphes. Chaque source de l’Hellade était le domaine d’une naïade si bien que sources et naïades se confondirent totalement.

GS-La source de Nemausus

La source de Nemausus

En Grèce comme en pays latins, certaines sources étaient plus sacrées que d’autres, donc aux vertus purificatrices plus reconnues. Elles se trouvaient généralement sur des lieux de cultes traditionnels, archaïques sanctuaires de Gaïa. Ce sont souvent ces sources sacrées qui y expliquent l’installation des ces téménos, comme la source Castalie, à Delphes, sortant aux pieds des roches Phaédriades, dont les seules eaux pures et « argentées » servaient au lavage du temple d’Apollon pythien. Tous les pèlerins s’y purifiaient avant d’entrer dans le sanctuaire et d’emprunter la voie sacrée. Toujours à Delphes, dans le même téménos, il y avait aussi la source Cassôtis dont l’eau était puisée par la Pythie qui, ensuite, montait sur son trépied mantique ; alors buvait-elle de cette eau et mâchait-elle des feuilles de laurier pour entrer en transes et dire les oracles.

De même, à Corinthe, coulait une source sacrée aux semblables eaux mantiques et lustrales, à ne pas confondre avec les deux célèbres nymphées du lieu : la fontaine Glauqué et la fontaine Pirène. A Ithomé, l’ancienne capitale de la Messénie, pour les divers temples de la cité, on utilisait les eaux purificatrices de la fontaine Arsinoé et de l’étonnante fontaine Clepsidre qui, en même temps, mesurait le temps. Certaines eaux de sources coulant aux portes de temples pouvaient en outre avoir d’importantes capacités purificatrices et curatives utilisée thérapeutiquement comme celles coulant aux portes du temple d’Asclépios, le dieu de la médecine, à Epidaure.

Le monde gréco-latin, pour l’action purificatrice et lustrale de leurs eaux, sacralise un nombre quasi-infini de sources et fontaines qui sont ainsi conservées aux centres d’innombrables sanctuaires. Parmi les plus célèbres sont celles associées à Artémis : Gargaphie en Béotie, ou à sa correspondante latine Diane : Egérie dans le bois sacré d’Aricie en Italie.

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La fontaine Castalie est une source située dans un ravin du site de Delphes, en Phocide

La source du Pactole qui roulait des paillettes d’or depuis que Gaïa, émue par Midas pitoyable, la fît jaillir, montre, avec le choix de l’or, métal inaltérable, l’idée de grande pureté d’une eau consolatrice.

Il y en eut d’autres, salvatrice, comme Néda en Arcadie, pour l’enfant Zeus, celle que Rhéa voulut pour se purifier de son enfantement et qu’elle obtint de Gaïa frappant le sol de son sceptre, salvatrice, comme la source de Lerne pour Danaos, quand Poséidon lança son trident qui s’enfonça dans la roche et en fit jaillir les trois filets d’eau que sut garder jalousement l’Hydre.

Les muses venaient chanter autour de la très sacrée et purificatrice source Hippocrène. Celle-ci, comme celle que Pausanias signale à Trézéne près du téménos d’Artémis louvetière, aurait jailli sur l’Hélicon d’un coup de sabot au sol du cheval ailé Pégase.

Le culte des sources et des fontaines était si ancré, celles-ci étaient si fréquentées, que très vite, autour de la Méditerranée européenne, on tenta de donner une allure architecturale à ces lieux sanctuarisés, comme pour la fontaine Ennea Brounos de Pisistrate à Athènes. Avec l’Empire romain cette tendance se généralise surtout quand l’eau sort d’une grotte. Ainsi sera l’auditorium de Mécène sur le Viminal à Rome, mais aussi réaménagée la source Piréne basse à Corinthe, la source de Nemausus, à Nîmes, pour ne prendre que quelques exemples dispersés dans l’ensemble romain.

En savoir plus : lire la partie 1 Les sources et fontaines

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