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Sacralités européennes : Sources, fontaines, christianisme et chansons 3/3

Europe Fontaine De Trevise

Sacralités européennes : Sources, fontaines, christianisme et chansons 3/3

Gustave Sintaud ♦

L’association de la source et de la grotte est particulièrement évocatrice du ventre de la Terre mère, producteur d’eau sacrée aux milles vertus ; ainsi fut-elle chaque fois, dans toute l’Europe , retenue pour définir des sanctuaires privilégiés.

Là, fut la résidence d’une fée importante en pays celtique, ou une nymphée, lieu occupé par une divinité secondaire comme naïade, lymphae en Grèce et en Italie, mixe ou Havfrue en Germanie et Scandinavie.

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Fontaine des Buis à Arles sur tech

L’église, dans sa démarche purgative de toutes ces croyances enracinées, à défaut de pouvoir les extirper des réflexes comportementaux des Européens, sera obligée de les récupérer en les christianisant. Les fées ou autres génies païens deviendront saintes ou saints, certaines sources,en grottes, seront annexées en cryptes dans nombreuses églises. Et les déesses-mères seront des «  nôtres dames à l’enfant », un peu partout, même quand l’enfant adulte et parfois aussi âgé que la bonne dame ne peut figurer le petit Jésus auprès de la vierge-mère ; ainsi ce barbu auprès d’une vierge noire par la statue médiévale qui renvoie plus aux vieux culte qu’à l’imagerie chrétienne.

Alors pourquoi s’étonner du culte chrétien de la fontaine au débit irrégulier d’Arles-sur-tech dans les Pyrénées orientales ? Qu’a t-il de différent de celui que les Grecs, il y a plus de deux millénaires, vouaient à la fontaine Clépsidre ? La renommée de telle ou telle source et celle de l’eau de la grotte de Lourdes, renvoient bien plus aux cultes panthéistes de la forêt, des eaux et des sources, profondément européens, qu’à celui du désert, de l’unique auxquels sont sensibles les judéo-chrétiens ou qu’ils pratiquent sans conscience de cette incongruité.

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Fontaine de guérison

Bien des légendes de saintes martyres de nos contrées associent une jeune fille pure et une source, telle celle de sainte Hélidie. A Saint Alyre, en Auvergne, une jeune fille sage et pure s’était réfugiée prés d’une source comme le faisaient souvent les druidesses celtiques. On la considérait comme la sourcière de l’accueillante source Roumée. Calomniée par le curé en poste dans cette paroisse, elle fut massacrée par les crédules vilains des environs. Cette légende, à l’évidence, tirée d’un fait bien réel, assez fréquent au Moyen-Age, où l’église, au nom de son dieu de miséricorde, persécutait allègrement toute sourcière ou sage-femme sacrifiant aux rites naturels des pagui, comme sorcière, créature diabolique, a été odieusement récupérée par cette même église. Dès lors christianisée, on proposa comme persécuteur un vieux vicieux peu scrupuleux pour le christianisme, et la sourcière-sorcière massacrée par des ouailles déculturées passa pour une martyre de la « foi lumineuse ». Mais, malgré cette tentative de récupération sans vergogne, une procession expiatoire se rend toujours de l’église à la fontaine de Roumée.

Filles et fontaines en chansons

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Fontaine Roumée

Quoi de plus naturel quand le commun transcrit le mythe profond sous forme gaie, légère ou grivoise ! Cela appuie la force des croyances qui survivent malgré tout dans l’âme populaire et se transmettent. Ainsi, par de nombreuses chansons et complaintes des terroirs de la vieille France, sont évoquées filles vierges et fontaines ,et des chutes fréquentes de celles-ci dans l’eau de celle-là. Mais toujours ces accidents critiques permettent rencontres salvatrices avec galants, souvent guerriers, chevaliers ou barons.

Avec « A la claire fontaine » que tout le monde connaît en douce France, c’est l’appel de l’eau « si claire », chargée de ce magnétisme sacré, qui oblige au bain bienfaisant, sain, lustral et purificateur. La fontaine y apporte l’oubli des soucis et l’ouverture à la nature merveilleuse avec la magique discussion entre le rossignol et la fille.

Dans « Qu’allais-tu faire à la fontaine ? » Cette question inquiète d’un père jaloux et ombrageux révèle combien tel lieu est chargé de magnétisme et peut apporter réconfort, ouverture à la vie et permettre la rencontre libératrice. La jeunesse s’y complaît et s’y libère. Et la réponse espiègle de la fille transcrit la force et la joie, l’insolence même qu’elle y a pu puiser.

qui ne connaît pas :

« Margoton va-t-à l’eau
Avec que son cruchon,
La fontaine était creuse
Elle est tombée dedans.
« Aie !Aie ! Aie ! Aie !
se dit Margoton »

Par le chemin passant
Trois chevaliers barons

Une suite en rencontre identique se retrouve dans :

« Quand j’étais chez mon père,
La Verduron !
Petite et jeune, étions,
La Verduron dondaine
La Verduron dondon !

M’envoie-t-à la fontaine
La Verduron !
Cueillir du cresson,
….
La fontaine est profonde,
La Verduron !
J’y tombais tout du long
….  »

Et « sur le route de Dijon » , toujours près d’une fontaine, une jeune fille en larmes va trouver le réconfort inespéré, magique :

«  Sur la route de Dijon,
La belle digue dig’
La belle diguedon !
Il y avait une fontaine,
La digue dondaine,
Il y avait une fontaine,
Aux oiseaux, aux oiseaux !
Près d’elle un joli tendron
….
Pleurait comme une madeleine
….  »

Ce cadre de la fontaine imprègne tant l’inconscient populaire qu’il conserve une éternelle modernité, une constante et plaisante fraîcheur, le contact de l’eau donne un merveilleux plaisir au corps tout en apportant un grand bien être. Et ce n ‘est pas le dernier grand ménestrel qui pourrait démentir cela pour avoir chanté :

« A l’eau de la claire fontaine
Elle alla se baigner toute nue
Une saute de vent soudaine
…..  »
Brassens..

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A la claire fontaine

Selon ce que la source ou la fontaine représente avec ses eaux claires, bénéfiques, la superposition d’images féminines qu’elle évoque, liées à la magie d’un monde divin, elle parle encore des fées, de naïades de lymphae. Alors la voilà pour des jeunes filles pures et vierges, un lieu de retraite, de confidences de leurs peines ou de leurs espoirs, calme et accueillant, où on sait pouvoir attendre oubli et récompense. La rencontre qui efface le drame du quotidien, la lourdeur de la vie, qui secourt, protège, éveille, en ouvrant sur d’autres horizons plus clairs, lumineux, continuent de rappeler le chevalier de la Dame de la fontaine.

La source d’eau vive, dans ces chansons populaires, parle d ‘amour , d’accession à la liberté de pensée et d’expression, projette des unions sacrées comme le signifiait déjà le mythe irlandais du roi Fochaid qui rencontre sa future épouse alors qu’elle dénoue sa chevelure auprès d’une fontaine, avant de s’y purifier.

Qu’y a t-il de vrai ou de conte dans la rencontre que raconte la future comtesse de Ségur, alors qu’elle aussi dénouait ses longs cheveux à une fontaine de son pays natal, avec son, futur époux, le Général napoléonien Ségur ? Et qui ne pensera encore à la main secourable de Monsieur Madeleine pour la petite Cosette des Misérables, quand en pleine nuit, route tremblante, elle puisait de l’eau à la fontaine ? Ce bon Hugo, qui ainsi transforme complètement la vie odieuse de cette petite fille malchanceuse en conte de fée, s’inscrit dans la continuité du mythe.

Dans tous les gestes semblables à ceux qui se perpétuent à la fontaine de Trévise à Rome, où chacun va de sa pièce lancée par dessus son épaule, se marque un remerciement au divin de la fontaine pour tout ce qu’elle peut donner, apprendre et faire espérer.

En savoir plus, lire : les sources et fontaines et sources et fontaines initiatrices

 

Illustration : Fontaine de Trévise à Rome

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