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Cinéma avec Hoppe, Varda et Charuel : visages paysans, les derniers fantômes de la ruralité

Monde Rural Depardon

Cinéma avec Hoppe, Varda et Charuel : visages paysans, les derniers fantômes de la ruralité

Michel Lhomme, philosophe, politologue ♦

Olivier Hoppe est un « néo rural » de près de 50 ans  qui, ayant quitté Paris pour s’investir dans l’agriculture biologique, était devenu entrepreneur forestier.

journal de marche de hoppe

Journal de marche d’Olivier Hoppe

Après une dizaine d’années, son entreprise a périclité de telle sorte qu’il a  fait faillite et que sa maison a été saisie par les huissiers. Il a donc tout quitté emportant avec lui quelques effets personnels et surtout une jument qui est maintenant sa seule compagne. C’est avec elle qu’il chemine depuis 18 mois sur les sentiers de France. La jument porte ses maigres effets et il bivouaque avec elle, là où il peut.

Olivier Hoppe est ainsi devenu un sdf agricole, le premier  avec un cheval, qui rédige irrégulièrement un très beau journal de marche . Il partage aussi une page Facebook Marches et Stations sur laquelle il raconte ses aventures et publie de très belles photos qu’il prend avec les moyens du bord. Vivre avec très peu de moyens et avec une jument comme compagne est plus qu’insolite sur les routes de France mais surtout d’après ce qu’il nous raconte éprouvant au quotidien puisqu’une jument ne se parque pas évidemment comme une voiture.

la morsure des dieuxCette histoire est une très belle histoire qui nous rappelle d’ailleurs un peu celle du héros de la Morsure des Dieux de Cheyenne Carron, Sur les Chemins noirs le dernier livre de Sylvain Tesson mais aussi Visages Villages d’Agnès Varda. Hoppe atteste poétiquement de la fin définitive d’un monde, celui de la civilisation du cheval puisqu’il s’avère bien difficile aujourd’hui de se nourrir, de trouver de l’eau, un pâturage, un endroit adéquat et propice pour dormir et se reposer quand on est à cheval. Un simple exemple : acheter quelque chose dans une épicerie implique d’attacher la jument à un poteau ou à un arbre qui doit se trouver en face du magasin pour que la jument ne s’enfuie pas en ne voyant plus son maître.

Une telle expérience est en tout cas un grand pied de nez à la société moderne, policée, celle des autoroutes comme à celle de l’agriculture industrielle qui a détruit en quelques décennies non seulement toute la paysannerie française, déjà saignée à blanc par la guerre de 14-18 mais aussi une grande partie de nos paysages. Olivier Hoppe est modeste et ne se considère pas comme un « authentique paysan ». Mais peut-on d’ailleurs encore vraiment l’être en 2017 ? Il se décrit en fait comme un « observateur de l’authentique » un peu comme Agnès Varda qui elle aussi avec son camion photographique en sillonnant les routes de France en est aussi revenue du néo-ruralisme avec ces chèvres qui n’ont plus de cornes.

Visages Villages d’Agnès Varda

visages villagesMalgré son sujet, le film de Varda, sans doute à cause du postmoderne JR demeure optimiste dans sa description de la France périphérique. On y décrit en effet surtout et avant tout des parcours de résistance (le facteur, la femme des corons, les derniers ouvriers des quarts) qui malgré toutes les destructions de la ruralité authentique parviennent à dépasser la solitude imposée d’une France désindustrialisée et appauvrie.

Le film de Varda a été assez bien accueilli par le public, il touche effectivement le bobo, parfois de manière complaisante par des dialogues surfaits et quelque peu narcissiques au point qu’on comprend presque pourquoi à la fin le bougon Jean-Luc Godard n’ouvre pas ses portes suisses à la réalisatrice de Noirmoutier. Nonobstant, la vieillesse de Varda, 89 ans et la jeunesse de JR, 34 ans donne trace d’une disparition et d’une transmission sur fond à la fois d’un testament personnel et d’une fin de civilisation. C’est sans doute cela qui est touchant surtout si on a suivi depuis le début le cinéma non commercial et sincère d’Agnès Varda.

Petit paysan d’Hubert Charuel

petit_paysan_afficheLe thème de la fin des campagnes, on le retrouve aussi dans un film qui vient de sortir sur nos écrans le Petit Paysan d’Hubert Charuel. Le jeune réalisateur est fils et petit-fils de paysans et il filme son expérience directe de la ferme, fait assez rare sur nos écrans où il expose le dossier de la condition des agriculteurs français d’aujourd’hui, la crise et le conflit qui opposent sans cesse les éleveurs laitiers et leurs commanditaires.

Le film est du coup quasiment documentaire dans sa description du dur labeur paysan, tournée dans l’exploitation même de ses parents. Ensuite, malgré l’excellente prestation de son acteur principal, il dérive un peu trop dans le néo-polar laitier à partir du fameux cas de l’épidémie de la maladie de Creutzfeld dite de la vache folle. On y voit en tout cas l’attachement viscéral d’un trentenaire français à son métier opposé à la froideur de la France administrative contaminée par les règlements bruxellois. Nos paysans apparaissent ici comme des hommes traqués, poursuivis, en état de survie permanent, quasiment prêts eux-aussi à être abattus comme leurs bêtes dans l’indifférence générale le plus souvent du suicide.

Comme pour notre sdf Oliver Hoppe et sa jument, on remarquera l’extrême attention portée aux bêtes que l’on élève en contraste avec le contrôle très rigoureux exercé sur les troupeaux que l’on exploite, contrôles qui se sont intensifiés avec les normes de traçabilité de la viande. Désormais, les vaches ont toutes un numéro d’immatriculation. L’éleveur en est le propriétaire mais il ne peut faire avec elles tout ce qu’il veut comme par exemple en faire disparaître une parce qu’il estime que cela préserverait le troupeau. A côté, il y a les nouvelles fermes, la ferme de Raymond, la ferme avec robot où le bien-être des vaches est presque automatisé, avec radio Rtl, 24 heures sur 24, parce que le bruit attire les bêtes.

Là aussi, Hubert Charuel décrit la fin d’un monde celle où les vaches avaient encore des noms et où maintenant, elles n’ont plus que des numéros dans une pure logique de production intensive illimitée.

Films :

Visages Villages d’Agnès Varda
Petit paysan d’Hubert Charuel
La morsure des Dieux de Cheyenne Carron

Illustration en tête d’article : “La Terre des paysans” , l’hommage de Raymond Depardon au monde rural

 

  1. lhomme
    lhomme11 octobre 2017

    En complément de ce texte lire cet entretien récent publié dans la revue Limite : http://revuelimite.fr/yves-dupont-lethnocide-des-paysans

  1. Journal de marche3 octobre 2017

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