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Populisme antique : réalité ou fiction ? 1/3

BP Le Populisme Sparte Athene

Populisme antique : réalité ou fiction ? 1/3

Bernard Plouvier, auteur, essayiste ♦

Au lendemain de la Grande Guerre, Max Weber (dans le premier tome d’Économie et société“, paru de façon posthume en 1922) avait opposé très schématiquement les États modernes, fondés sur des lois et des règlements précis, aux États traditionnels, dits d’Ancien Régime, fondés sur l’organisation en ordres ou castes et leur droit coutumier.

bp-economie-et-societeOn rencontre, en effet, des attitudes féodales aussi bien dans les grandes entreprises que dans les partis politiques et les cabinets ministériels ou présidentiels contemporains. En outre, l’attribution des postes au sein des États modernes est biaisée par un nombre ahurissant d’ascenseurs sociaux : népotisme, franc-maçonnerie, préférence politique, ethnique ou communautaire, « promotion canapé », soit autant de ségrégations positives parfaitement ignobles.

Enfin, le triomphe du capitalisme, de 1830 à l’entre-deux-guerres, puis à partir de 1945 dans tous les pays au mode de vie occidental, enfin dans toutes les cibles de la globalo-mondialisation, entretient une haine des classes sociales (fondées sur le niveau de richesses, sans abolir les privilèges de castes (fondées sur les communautés familiales, religieuses ou ethniques).

À l’inverse, les États populistes sont moins arbitraires dans la dévolution des postes publics, lorsque le titulaire du Pouvoir instaure une authentique méritocratie, dont la base fondamentale demeure le concours, principe admis dès l’Antiquité par la société chinoise, sous l’influence de Confucius.

Que les membres de la noble corporation des historiens universitaires et académiques acceptent de le reconnaître ou non importe peu : depuis que des chroniqueurs ont rapporté l’histoire de leur époque, alternent des régimes aristocratiques (fondés sur l’esprit de caste), des régimes ploutocratiques (fondés sur la hiérarchie des fortunes privées) et des régimes où importe surtout la valeur personnelle. On va tenter de le démontrer.

La soi-disant démocratie athénienne des 6e et 5e siècles avant J.-C

Solon fut le fondateur de la « démocratie » athénienne, c’est bien connu. Ce qui l’est moins, ce sont les menus détails du régime dont il a posé les fondations.

Il est indéniable qu’en la première moitié du 6e siècle, la réforme de Solon, dictateur (c’est le mot employé par Aristote in “Les constitutions d’Athènes”) issu de l’aristocratie, apporta aux citoyens d’Athènes l’égalité (théorique) devant la loi. Mais il instaura un système censitaire, excluant des magistratures les petits paysans, les artisans et les petits commerçants. Comme seule mesure favorable au peuple, Solon interdit de gager les prêts par les personnes.

Ayant gouverné au mieux des intérêts de sa caste, il introduisit une totale liberté de tester et se retira, couvert de louanges par les chroniqueurs, tous issus de l’aristocratie… tandis que les Athéniens du bas peuple continuèrent de souffrir.

Aristote l’affirmait (in “Politique” et “Les constitutions d’Athènes“), quelques honnêtes auteurs modernes l’ont confirmé : les « démocraties » grecques, du 6e siècle avant J.-C. jusqu’à la conquête de la Grèce par les rois macédoniens au 4e siècle, ne furent que des ploutocraties – soit un gouvernement organisé par les plus riches des citoyens, pour le maintien de leurs intérêts et de leur position privilégiée.

Toutes les cités grecques antiques, une fois terminée la période monarchique, sont passées au régime censitaire. Ce sont la richesse et l’impôt payé en temps de guerre qui fixent les classes de citoyens (il en existe quatre en Athènes), permettant ou non l’accès aux charges publiques, les pauvres en étant exclus de fait : on les juge « vénaux et corruptibles » (Platon et Aristote en font foi).

En outre et n’en déplaise aux écrits enthousiastes de modernes commentateurs, l’humanisme n’est pas vraiment ce qui définit le système politico-social de la Grèce « démocratique ». Non seulement, les esclaves, fort nombreux, sont considérés comme des choses et non comme des êtres, mais l’esclavage est jugé « naturel » par les philosophes, tel Socrate (in “Phédon“, 6). Au 5e siècle, en la seule ville de Corinthe, vouée au négoce maritime, on dénombre 460 000 esclaves. À cette époque, seuls parmi les Grecs, les Athéniens interdisent de tuer un esclave par simple caprice : cela suffit à les faire passer auprès des citoyens libres des autres cités pour de dangereux révolutionnaires.

Objectivement la corruption règne en maîtresse dans les plouto-démocraties et la société est plus ouverte à Sparte qu’en Athènes, à Thèbes ou à Corinthe… soit l’inverse de ce que radotent les sectateurs modernes de Dame Démocratie.

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Péricles

En – 451, Périclès régnant en Athènes, l’État (les villes d’Attique et leur zone rurale) compte approximativement 42 000 citoyens mâles et 20 000 métèques, des hommes libres nés hors de l’État et dont les fils ne peuvent devenir citoyens. Un métèque jouit du droit de résidence, mais, à la différence des citoyens, il peut être soumis à la torture judiciaire et son éventuel meurtrier, s’il est un citoyen athénien, n’est condamné qu’à l’exil. En comptant femmes et enfants, ces deux catégories d’êtres libres représentent environ 200 000 individus, tandis que l’on dénombre 300 000 esclaves… et l’on évoque, ici, la « mère des démocraties ». Nos universitaires se moquent réellement du monde.

Depuis des siècles, les historiens nous rebattent les oreilles de l’opposition irréductible entre Athènes et Sparte, alors qu’il s’agit seulement d’une divergence d’intérêts entre une cité vouée au négoce maritime et une autre, terrienne.

Au 5e siècle, l’État de Sparte compte environ 5 000 libres citoyens (15 000 à 20 000 personnes en comptant femmes et enfants), 50 000 périèques, au statut comparable à celui des métèques athéniens, et environ 200 000 hilotes ou esclaves. Tous les citoyens sont égaux en droit et le roi n’est que le stratège héréditaire. Un adolescent de ce milieu incapable de servir dans l’armée est déchu de sa citoyenneté et devient périèque, tandis qu’un fils de périèque ou un fils d’hilote capables de se battre accèdent, après une campagne guerrière, au statut de citoyen : la société spartiate est infiniment plus ouverte que celle de la « mère des démocraties ».

Le système politique d’Athènes « au siècle de Périclès » est, à y regarder de près, fort corrompu et malhonnête. Le quorum à l’assemblée du peuple, pour les décisions les plus lourdes de conséquences, est de 6000 citoyens, et il est rare que dans ces assemblées générales, où n’importe quel citoyen peut prendre la parole, ces assemblées tant enviées des révolutionnaires au cours des millénaires suivants, réunissent plus de 3000 hommes ayant le droit de voter. Les seuls magistrats d’importance, les dix stratèges, monopolisent l’essentiel des pouvoirs civils (notamment financiers) et militaires ; obligatoirement tirés des deux classes les plus riches, ils sont rééligibles : Périclès est réélu 15 années de suite.

L’historiographie conventionnelle présente Périclès comme un profond penseur politique, dirigeant d’une main ferme sa cité, refusant de se mêler au peuple par l’effet d’une digne réserve d’homme d’État. On peut le juger de façon un peu moins douce et le considérer pour ce qu’il fut : un démagogue et un menteur, flattant en coulisses les citoyens les plus réputés pour leur éloquence populacière ou même achetant des votes, édifiant une république oligarchique fondée sur l’antagonisme savamment dirigé des classes sociales, le racisme – le mariage est interdit entre Grecs et Barbares (les autres peuples) -, le sexisme et le chauvinisme les plus étroits. Ayant imposé son devin personnel, Lampon, à la direction du culte de la Cité, Périclès dispose en permanence du « soutien des dieux » pour mener à bien ses projets.

Cerise sur le gâteau, il n’hésite pas à ordonner l’extermination de la population mâle de l’île de Mélos en – 416, les femmes et les enfants étant réduits en esclavage, pour avoir l’irrité, s’il faut en croire Thucydide (in La guerre du Péloponnèse)… habituellement, ses nobles guerriers se contentaient de couper la main droite de leurs prisonniers de guerre.
Sous Périclès, l’enseignement des jeunes aristocrates (ce sont les seuls à bénéficier de loisirs et d’une instruction) est très surveillé par l’État. Il ne s’agit nullement de censurer les relations très particulières entre élèves et pédagogues, mais d’obliger les maîtres à enseigner le respect dû aux oracles et aux décisions des magistrats : Xénophon en a témoigné. Socrate paya de sa vie une ironie jugée déplacée.

L’idéal politique des cités grecques des 5e et 4e siècles, où l’on imite les institutions d’Athènes avant la conquête macédonienne, n’est nullement de remettre le Pouvoir « au peuple », mais d’offrir aux citoyens (et à eux seuls) le principe de l’égalité des droits devant la loi, même si la pratique diffère sensiblement de la théorie exposée dans La politique d’Aristote. Il est évident que, dans chaque cité, les plus riches sont de facto au-dessus des lois, sauf cas évident de trahison ou de graves malversations. La nature humaine intervient pour détourner un excellent principe de sa finalité.

Or, c’est par référence à ce prétendu idéal démocratique que l’on a terni l’image des chefs populistes de la Grande Grèce, du 7e au 6e siècles avant J.-C. Selon Aristote (Politique, Livre III), on appelait « tyrans » les dictateurs élus et soutenus par la majorité du peuple, engagé dans la lutte contre une ploutocratie qui se faisait passer pour une démocratie.

Ainsi de Pittacos à Mytilène, de Thrasybule à Milet, de Polycratre à Samos, de Pythagoras puis d’Aristarchos en Éphèse, de Clisthène à Sicyone, ou à Corinthe (une cité où les « tyrans » se succèdent durant 73 années). S’il faut en croire Aristote, ce furent des périodes fastes, de paix civile, de justice et de prospérité économique pour ces cités et ces îles.

Pisistrate, le « Tyran » d’Athènes : l’intermède populiste entre Solon et Périclès

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Buste de Pisistrate

Pisistrate était le chef de la faction populaire des citoyens d’Athènes, du vivant de Solon. Après le départ de son rival, Pisistrate fut élu chef de l’État et régna 19 années, de façon interrompue par deux coups d’État fomentés par les aristocrates. Dans les deux cas, il préféra partir en exil plutôt que de déclencher une guerre civile… 25 siècles plus tard, Juan Perón imitera son exemple.
Pisistrate fut un chef d’État désigné par la majorité des citoyens, disposant exactement des mêmes pouvoirs absolus, civils et militaires, que Solon, mais les exerçant pour la masse des artisans, des paysans et des marins.

Selon Aristote, il le fit « de façon désintéressée », même si des calomniateurs ont écrit le contraire… de nos jours, on trouve encore de curieux « historiens » pour contester l’absolue intégrité financière d’Adolf Hitler. Pisistrate n’avait pas besoin de piller les caisses de l’État comme un vulgaire politicien démocrate ou communiste : il était l’heureux propriétaire de mines d’argent. « Il administrait toutes choses conformément aux lois, sans s’offrir à lui-même aucun privilège » (Aristote, Les constitutions d’Athènes, chapitre 16).

Après avoir dirigé victorieusement la guerre d’Athènes contre sa rivale Mégare, il fonde l’empire colonial athénien sur le pourtour de la Mer Noire et en Mer Égée (Naxos, les Cyclades) et impose la domination athénienne en Attique : il protège le Pirée par la conquête de l’île de Salamine, ce qui permet de dominer le Golfe saronique et d’en éliminer les pirates. Grâce à cette pacification, le commerce devient prospère avec l’Eubée, la Thessalie, la Macédoine et la Crimée

Pisistrate est un lettré qui ordonne la mise en forme définitive de l’Iliade et de l’Odyssée par Onomacrite et celle du poème d’Hésiode, Des travaux et des jours. Il lance la popularité de la saga de Thésée et de sa descendance. Il accueille les sculpteurs et les peintres ioniens qui fuient la dictature sanglante des Perses. Il instaure les Dionysies poétiques à chaque printemps et les jeux, sportifs et littéraires, des Panathénées.

Il introduit une justice de paix ambulante en milieu rural, en lieu et place du bon plaisir des gros propriétaires aristocrates (l’expérience sera reprise 40 ans après sa mort) et fonde un crédit agricole pour libérer les petits paysans de la rapacité des prêteurs, ce qui permet de défricher et de stimuler la culture de la vigne et de l’olivier, donc de stimuler le commerce de l’huile et du vin, ainsi que la fabrication d’amphores et de divers types de poteries, notamment les cratères et plats vernissés, ocres et noirs, qui font de nos jours la joie des collectionneurs et des directeurs de musées (ainsi que la fortune des faussaires, confrontés à de riches « pigeons »). Il stimule aussi l’activité minière du massif du Pangée et du Laurion, ce qui permet aux ateliers monétaires de mettre en circulation des pièces à l’effigie d’Athéna et de sa chouette.

Dans la ville, il entreprend une politique de grands travaux pour obtenir le plein emploi : aqueducs et fontaines, notamment dans les quartiers populaires situés à l’ouest de l’Acropole ; égout collecteur central et conduits latéraux ; temples, qui stimulent le tourisme artistique et religieux ; enceinte de protection autour de la basse ville ; les travaux furent poursuivis par son fils Hippias.
Tout ceci eut un coût, bien sûr. Pisistrate établit un impôt de 5% sur tous les revenus, alors que les guerriers aristocrates, soit les plus riches des citoyens, n’en avaient jamais acquitté. On comprend, de ce fait, la haine de ces richards autant que l’enthousiasme populaire : l’une et l’autre ne lui firent jamais défaut. Fort peu sanguinaire, il se contentait de bannir, à Naxos, opposants et comploteurs.

À sa mort, en – 550, le peuple confie tous les pouvoirs à ses deux fils, dont l’un, Hipparque, dédaigneux de la garde dont s’entourait son père, meurt victime d’un attentat. C’est lui qui avait fait remplacer le tuf du temple d’Athéna, sur l’Acropole, par du marbre, ce qui avait mécontenté les riches imposés.

Après la fin du règne des fils de Pisistrate, au bout de 17 années durant lesquelles ils avaient relancé le culte orphique et agrandi le sanctuaire d’Éleusis, leurs opposants aristocratiques se firent passer pour des « libérateurs », alors qu’ils imposaient le retour au régime censitaire et assuraient le triomphe de l’aristocratie guerrière, tandis que pour une postérité longtemps crédule, car renseignée par les très aristocratiques Diodore de Sicile, du Ier siècle après J.-C., et Dion Cassius, du IIIe siècle, les « Pisistratides » passèrent pour des abrutis sanguinaires, débauchés, ivrognes et corrompus… des préfigurations de despotes marxistes en quelle que sorte.

Débute alors la grande période de la « démocratie » athénienne du 5e siècle, tant vantée par nos  universitaires – les Allemands et les Britanniques étant moins dupes -, l’exemple-type de la ploutocratie, soutenue par des rhéteurs à gages. En opposition, les « tyrannies » avaient été des régimes révolutionnaires, visant à « abaisser l’aristocratie et à relever les humbles ».

Comme les termes totalitarisme, racisme ou génocide, le mot populisme est la traduction en langage moderne d’une réalité fort ancienne, peut-être aussi vieille que l’organisation des États, lorsque des hommes honnêtes décident d’accoupler l’éthique à la gestion du Bien Commun.

En savoir plus :

BP-le-populisme-ou-la-veritable-démocratieLire : Bernard Plouvier : Le populisme ou la véritable démocratie, Les Bouquins de Synthèse Nationale, 2017, 292 pages, 22€

 

 

 

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