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N. Klein : « En Catalogne, il n’y a que de mauvaises solutions pour Carles Puigdemont »

Catalogne

N. Klein : « En Catalogne, il n’y a que de mauvaises solutions pour Carles Puigdemont »

Nicolas Klein ♦

espagne unie

À Barcelone, manifestation monstre contre l’indépendance catalane

L’arène nue : Hier dimanche, les Catalans hostiles à l’indépendance de leur région sont descendus dans la rue, et leur manifestation a été un succès. Qui étaient ces gens qui battaient le pavé pour réclamer le maintien dans l’Espagne ?
Nicolas Klein : La manifestation de dimanche, bien qu’elle survienne après une série d’autres marches et rassemblements anti-indépendantistes dans tout le pays (Madrid, Tarragone, Manresa, Valence, Palma de Majorque, etc.), a eu un retentissement énorme. Cela tient à la fois au nombre de personnes qui ont manifesté (350 000 selon la Garde urbaine de Barcelone, un million selon les organisateurs) mais aussi à l’impact psychologique : le président de la Généralité, Carles Puigdemont, et son gouvernement se sont tout à coup rendus compte qu’ils ne pouvaient plus faire semblant. Il apparaît désormais aux yeux de tous les Espagnols (indépendantistes ou pas) et du monde entier que les autorités séparatistes catalanes ne représentent au mieux qu’une petite moitié de la population de la communauté autonome.

Par ailleurs, cette manifestation a été transversale. Elle a d’abord été organisée par des associations comme Société civile catalane puis a été parrainée par la droite (Parti populaire, Ciudadanos) et par la gauche (Parti des Socialistes de Catalogne). Les formations politiques n’ont fait que suivre un mouvement qu’elles n’ont pas initié mais qu’elles ont renforcé. C’est la population espagnole (en particulier en Catalogne) qui s’est mobilisée, qui s’est réveillée et qui s’est fait entendre. Cette manifestation pour l’unité de l’Espagne, qui revendiquait à la fois l’appartenance à la région et à la nation, est inédite dans le pays. Elle marque clairement un avant et un après.

Carles Puigdemont, le président catalan qui doit s’exprimer mardi. Peut-il encore déclarer l’indépendance, ou cette possibilité est-elle éliminée ?
catalogne-indépendante
Conjuguée à la récente fuite des entreprises hors de la région, la marche de dimanche constitue un signal d’alarme pour Carles Puigdemont. Il est à présent coincé. D’un côté, s’il renonce finalement à l’indépendance de la Catalogne, la Candidature d’Unité populaire (la CUP, parti de « gauche radicale » séparatiste qui le soutient au Parlement régional) risque de lui retirer son soutien et d’agiter la rue, avec un réel risque de dérive violente, ce qui renforcerait la saignée économique. De l’autre, s’il va jusqu’au bout et annonce l’indépendance unilatérale de la Catalogne, il va créer un vent de panique chez les Catalans, qu’ils soient entrepreneurs ou particuliers.

Toutes les options sont mauvaises, pour lui. D’après Marta Pascal, coordinatrice du Parti démocrate européen catalan (PDeCAT) – la formation d’Artur Mas – qui était interrogée par la BBC, Puigdemont s’oriente vers une déclaration d’indépendance symbolique. Mais cela ne veut concrètement rien dire : on se proclame indépendant ou on ne se proclame pas indépendant. Il n’existe pas de demi-mesure en matière de création d’État. Si cette information se confirme, elle rendra les membres de la CUP furieux, décevra toute une partie du secteur indépendantiste et ne rassurera pas pour autant les anti-séparatistes.

Depuis que l’exode économique catalan a commencé la semaine dernière, le PDeCAT et une partie de la Gauche républicaine de Catalogne (ERC, autre formation au pouvoir à Barcelone) ne sont plus si sûrs d’eux. Le conseiller régional aux Entreprises et à la Croissance, Santi Vila, a été le premier à reculer sur la question de l’indépendance. Désormais, cette attitude est partagée par de nombreux représentants politiques de l’indépendantisme. Le journal La Vanguardia, qui a été un soutien décisif des séparatistes, se montre beaucoup plus prudent ces derniers jours. De son côté, le très riche homme d’affaires catalan Jaume Roures (qui détient des parts dans l’entreprise médiatique Mediapro et a favorisé un rapprochement entre Podemos et l’ERC) évoque la possibilité d’un référendum sur la question catalane dans l’ensemble de l’Espagne, ce qui contraste avec les positions qu’il a pu défendre jusqu’à présent.

Vous dites que la manifestation de dimanche a été est soutenue aussi bien par des partis de droite que de gauche. Mais on trouve également des partisans de l’indépendance à droite et à gauche. Pour quelle raison la CUP, par exemple, soutient-elle une sécession régulièrement présentée en France comme le réflexe égoïste d’une région riche ?
L’univers séparatiste est composite, aucun observateur sérieux ne l’a jamais nié. Il existe à mon avis trois grandes catégories de soutien à l’indépendantisme catalan : le séparatisme sentimental (qui se fonde sur une vision émotionnelle et largement faussée de l’histoire catalane, de ses rapports avec le reste de l’Espagne et de l’identité de la région) ; le séparatisme égoïste (fondé sur le rejet de toute solidarité économique et financière avec le reste de l’Espagne) ; le séparatisme identitaire (placé très à droite, il concerne surtout la Catalogne intérieure, celle des petits villages qui n’ont que du mépris pour une Espagne jugée inférieure). Ces trois catégories ne sont pas exclusives : une personne ou un groupe peuvent soutenir l’indépendance catalane pour les trois raisons à la fois mais en mettant plus l’accent sur l’une d’entre elles.

C’est ce qui explique qu’un parti dit de « gauche radicale » comme la CUP puisse soutenir une telle idée. Il représente pour l’essentiel le séparatisme sentimental, qui repose sur l’idée de mauvais traitements imposés à la Catalogne par l’Espagne depuis des siècles mais aussi sur une image de la Catalogne en tant que terre promise de la gauche et du républicanisme social. C’est pourtant la droite libérale et bourgeoise de Convergence et Union (CiU) puis du PDeCAT qui domine la région depuis le retour à la démocratie, puisque trois de ses chefs de file – Jordi Pujol de 1980 à 2003, Artur Mas de 2010 à 2016 puis Carles Puigdemont depuis 2016 – ont été présidents de la Généralité. Par ailleurs, depuis 2009, la Catalogne est clairement la communauté autonome espagnole qui a le plus coupé dans ses dépenses sociales alors que toutes ont été confrontées aux mêmes défis avec la crise de l’euro. En réalité, les autorités catalanes de droite ont été bien contentes de se retrancher derrière les décisions du Parti populaire à Madrid (en validant par exemple les coupes sombres dans le budget de l’État) pour imposer des mesures qu’elles savaient antisociales. La vision sentimentale que la CUP a de la Catalogne (la région progressiste et évoluée par excellence) ne correspond donc pas à la réalité mais plutôt à la propagande que diffusent les dirigeants catalans depuis plusieurs décennies, que ce soit à l’école ou dans les médias.

Cela n’empêche pas l’égoïsme d’être aussi l’un des défauts de toute la gauche séparatiste, y compris de la CUP, puisque cette dernière refuse les transferts d’argent de la Catalogne vers d’autres autonomies espagnoles. En fait, plutôt que d’égoïsme, je parlerai plutôt avec la presse espagnole de suprématisme catalan. Tous les indépendantistes, qu’ils soient de gauche ou de droite, partagent l’idée que l’Espagne est un boulet dans tous les domaines et que la Catalogne s’en sortira mieux si elle est indépendante car elle est dotée de qualités intrinsèques et transcendantes qui la distinguent. Le PDeCAT insistera volontiers sur la tradition entrepreneuriale de la communauté autonome et sur sa richesse (par opposition à une Espagne vue comme naturellement et fatalement pauvre et archaïque) là où la CUP mettra plutôt l’accent sur une culture supposément espagnole de la dictature et de la répression (tandis que la Catalogne serait depuis toujours un havre de paix et de démocratie). Tous considèrent en tout cas que la région est non seulement différente mais aussi supérieure au reste de l’Espagne. Les déclarations xénophobes ou ethnicistes de Jordi Pujol, Oriol Junqueras (actuel vice-président de la Généralité) et Jordi Turull (porte-parole et conseiller à la Présidence de la région) sont là pour le confirmer.

Pensez-vous qu’il existe un lien, comme expliqué par deux chercheurs ici, entre l’appartenance de l’Espagne à l’UE et l’actuelle crise catalane, soit que l’austérité imposée par Madrid au nom de l’Europe ait rendu les transferts budgétaires insupportable aux Catalans, soit que le vide politique qui règne dans notre UE écomico-juridique génère l’émergence de projets politiques substitutifs ?
Il y a un lien manifeste, ça ne fait aucun doute pour moi. L’on remarque dans l’histoire de l’Espagne que, quand l’État central est faible pour des raisons politiques et/ou économiques, les tendances centrifuges apparaissent très vite et affaiblissent, voire menacent la cohésion nationale. En 1640, le roi Philippe IV règne sur le pays depuis 19 ans mais c’est un monarque faible, qui se repose essentiellement sur l’action politique de son favori, le comte-duc d’Olivares. Ce dernier mène une politique intelligente qui aurait pu porter ses fruits mais il butte sur les oppositions que l’on retrouve traditionnellement dans la Couronne d’Aragon et sur la crise économique qui touche le pays. En 1640, donc, le Portugal, qui avait été intégré à la monarchie hispanique en 1580, recouvre son indépendance. L’Aragon et l’Andalousie, sous la férule de grands seigneurs locaux et de figures fortes, manquent de proclamer leur indépendance à l’égard de Madrid. Et bien entendu, la Catalogne se soulève et obtient une autonomie de facto qui sera toutefois mouvementée et très limitée par le Royaume de France.

À l’heure actuelle, l’Espagne a remis beaucoup de ses compétences fortes à l’Union européenne notamment la prérogatives régalienne de battre monnaie. Si le pouvoir madrilène n’est plus qu’une simple chambre d’enregistrement de ce qui vient de Bruxelles, il n’est pas étonnant que des alternatives politiques et territoriales se fassent jour. Ajoutez à cela la crise économique de 2008, qui a supposé une saignée budgétaire pour l’État central et toutes les communautés autonomes, et vous obtenez un cocktail explosif qui explique en partie ce que nous vivons aujourd’hui avec la Catalogne.

Si Puigdemont déclare l’indépendance malgré tout, quelles pourraient être les réactions du gouvernement Rajoy ? Doit-on craindre de la violence ? Quelle serait, selon vous, le scénario le plus raisonnable pour sortir de la crise ?
Il est très difficile de répondre à ces questions car je n’ai pas de boule de cristal ! Néanmoins, j’oserai émettre quelques hypothèses. Je pense qu’en l’état actuel des choses, une déclaration unilatérale d’indépendance (DUI, selon la terminologie des médias espagnols) serait vouée à l’échec. En premier lieu, une République catalane ainsi constituée ne serait reconnue par presque aucun pays. En deuxième lieu, le lendemain de cette déclaration, le soleil continuerait à se lever, les trains continueraient à circuler entre la Catalogne et le reste de l’Espagne, les administrations continueraient à fonctionner normalement, etc. Le gouvernement régional veut obliger les entreprises qui opèrent en Catalogne à payer leurs impôts auprès du Trésor public catalan qu’il a créé il y a déjà quelque temps et qui n’a jamais vraiment fonctionné. Vu la fuite des entreprises à laquelle on assiste depuis plusieurs jours (et qui concerne même des firmes dirigées par de grandes figures du séparatisme, comme la société financière GVC Gaesco), il est peu probable que le monde économique régional fasse confiance audit Trésor public en cas de DUI. Troisièmement, l’exode économique et financier risquera de s’emballer.

Le plan de la CUP est cependant d’investir les infrastructures critiques de la communauté autonome (comme les ports, aéroports, bâtiments publics, etc.) dès la proclamation d’indépendance (ou peu avant) pour la rendre effective. C’est un projet très risqué qui pourrait entraîner des débordements avec les forces de l’ordre espagnoles ou même l’armée – d’autant que Madrid a récemment renforcé sa présence dans certains de ces endroits stratégiques, comme l’aéroport d’El Prat. C’est donc un élément à surveiller de près.

Il sera très difficile de mettre fin à la crise actuelle, d’autant qu’aucun des deux acteurs en présence ne peut se dédire totalement sans perdre en crédibilité. Si la coalition au pouvoir en Catalogne, Junts pel Sí (« Ensemble pour le Oui »), abandonne officiellement toute idée d’indépendance, elle sera débordée par la CUP et délaissée par les électeurs. Si Mariano Rajoy et son gouvernement finissent par céder et accepter l’idée d’une indépendance négociée, ils ne pourront pas refuser cette indépendance à d’autres régions (notamment le Pays basque) et les électeurs espagnols unionistes (clairement majoritaires) ne leur pardonneront jamais.

Certains, notamment du côté de Podemos, avancent la possibilité d’un dialogue entre Madrid et Barcelone pour régler les questions en suspens (autonomie fiscale accrue, nouvelles compétences dans divers domaines). À leur sens, cela permettrait de réduire la pression séparatiste. Mais peut-on négocier avec un pouvoir qui n’a cessé d’enfreindre la loi ? Si Mariano Rajoy décide de passer l’éponge sur les violations de la Constitution commises par les autorités catalanes, pourra-t-il ensuite être crédible auprès de ses électeurs ? D’ailleurs, la Généralité veut-elle autre chose que l’indépendance à l’heure actuelle ? Et qu’est-ce qui garantit que, d’ici dix ans, Barcelone ne reviendra pas voir Madrid en expliquant que les compétences cédées sont encore insuffisantes et qu’il lui en faut plus – sous peine d’une nouvelle menace d’indépendance ?
Je pense, à titre personnel, que le pouvoir espagnol va devoir songer à se ressaisir de certaines compétences (que ce soit pour la Catalogne ou pour les autres communautés autonomes), notamment l’instruction publique (les écoles catalanes sont aujourd’hui des fabriques de petits indépendantistes biberonnés à la haine de l’Espagne) et le système sanitaire. Par ailleurs, je crois que Mariano Rajoy devra convoquer de nouvelles élections avant l’échéance normale (premier semestre 2020). Le président du gouvernement espagnol, quel qu’il soit, ne pourra pas affronter ce défi sans avoir à nouveau reçu l’onction des urnes.

Ancien élève de l’ENS Lyon, Nicolas Klein est agrégé d’espagnol. Il s’est spécialisé dans l’étude de l’Espagne contemporaine et anime un blog dédié au sujet.

Illustration en tête d’article :  Carles Puigdemont

Source 

  1. Robert41
    Robert4112 octobre 2017

    Ce qui se passe en Catalogne est très intéressant. Nous sommes dans la revendication d’un Peuple et d’un territoire, à la souveraineté politique, économique et culturelle face à un appareil d’État madrilène défaillant. Qui peut blâmer les Catalans … Il en est de même partout ailleurs ; doit-on être constamment le trésorier d’une politique centraliste absurde ? – D’autant que celle-ci est reconduite sans correction et permet à la fin une escalade inquiétante de l’oisiveté et une servitude à de vils profits. Madrid, tout comme Paris, n’ont plus de politique souveraine. Elles sont dans des postures de copiés-collés par une application de notes de service allemandes. En faites, une faillite politique qui s’est soumise à un réglement pour subalternes ! – Seul le chef d’orchestre allemand décide de ce qui est bon pour l’Europe. Ce qu’ils n’ont pu faire par les deux guerres mondiales, ils le construisent aujourd’hui par l’économie de salaires à 400 euros et l’agencement d’une planification territoriale profitable. Les Catalans ne sont pas dupes, ils réagissent. Ce Peuple courageux et respectable, se voit dénoncé d’impie. Il subit de facto comme tout opposant à cette litanie européenne, un réquisitoire politique menaçant du Gouvernement espagnol et un rappel à l’ordre d’une europe Merkélisée. Et comme cela ne suffit pas, les affairistes font du chantage à la délocalisation, relayé par les médias du rendement, toujours prompts à la servitude du maître financier. Dans cette histoire de famille, on se demande où est passée la démocratie ?

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