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Catalogne : une surrection des aïeux ?

Independance Catalogne

Catalogne : une surrection des aïeux ?

Alain Santacreu, romancier  ♦

Au milieu de la réprobation quasi unanime des partisans de la sécession catalane, on retrouve les mêmes forces idéologiques que celles de la guerre civile de 1936-39. C’est une constatation évidente et ce spectre historique, dangereusement zombifié par les apprentis sorciers des deux camps, pourrait bien se transformer en statue du Commandeur et réveiller l’âme d’un peuple.

Dans le marigot des hérauts de la légalité grouillent les démo-libéraux et les catho-fascistes, tous ceux qui, croupissant dans les eaux stagnantes du mensonge politique institué, coagulent l’eau vive des révoltes populaires.

Depuis Le Monde, prestigieux journal de la bien pensance, jusqu’à la nouvelle-née de la droite extrême, la revue L’Incorrect, les médias mainstream s’accordent à l’unisson pour reconnaître la légalité du pouvoir de Madrid et l’irresponsabilité des indépendantistes catalans. Si la violence des forces répressives de l’État central est quelquefois relevée, elle n’est que mollement condamnée, et cette unanimité de l’opinion permet déjà de démasquer les accointances réelles d’idéologies et de discours qui se voudraient pourtant antagonistes.

Il en était de même, il y a maintenant 80 ans, lorsque la presse antifasciste internationale cherchait à camoufler dans ses rédactions de Paris, de Londres, de Washington ou de Moscou, l’authentique mouvement révolutionnaire dont Barcelone était la capitale.

En 1936, à la suite du soulèvement des militaires factieux mené par Franco, une révolution sociale radicale surgit parallèlement à la résistance contre le fascisme. En quelques mois, à partir des collectivisations agricoles et industrielles, le système techno-industriel de l’idéologie libérale fut mis en péril, renversant la structure économique capitaliste et menaçant d’enrayer le mécanisme de l’État.

La collectivisation des moyens de production sera une réussite remarquable, jusqu’au moment où la contre-révolution lui portera un coup fatal. En mai 1937, lors des journées sanglantes de Barcelone, la révolution est écrasée par la police républicaine commandée par les communistes staliniens et avec la complicité tacite de la Generalitat dirigée par le leader catalaniste Lluís Companys. Nous assistons aujourd’hui à un mauvais remake de cet épisode de la guerre civile dont on comprend qu’il doit rester camouflé.

La coalition indépendantiste au pouvoir en Catalogne regroupe les nationalistes républicains de droite (CDC) et de gauche (ERC) (1) et s’appuie sur un mouvement séparatiste d’extrême gauche, le CUP, pour constituer une majorité parlementaire. Les unionistes opposés à la sécession se partagent entre les socialistes du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et les libéraux-conservateurs du Parti Populaire (PP) dont est issu Mariano Rajoy.
Cette répartition des forces politiques incite chacune des deux parties à se réclamer du camp du bien. Les indépendantistes se présentent comme les bons républicains contre les méchants franquistes et les unionistes leur emboîtent le pas. C’est ainsi qu’avant les élections du Parlement de Catalogne, Felipe Gonzalez, l’ancien chef du gouvernement espagnol socialiste, a fait publier dans le journal El Pais, une tribune comparant la montée du catalanisme à celle des fascismes des années 1930. Les indépendantistes se sont empressés de rappeler le souvenir de Lluís Companys, l’ancien président de la Generalitat et dirigeant de la Gauche républicaine de Catalogne (ERC), que les franquistes fusillèrent en 1940, mais son rôle lors des journées de mai 37 est resté pudiquement voilé.

Le manque de finesse politique de Rajoy est patent

En envoyant la guarda civil pour mâter un mouvement pseudo-insurrectionnel fomenté par la grande bourgeoisie affairiste catalane alliée aux islamo-gauchistes mondialistes, il n’est parvenu qu’à légitimer les indépendantistes aux yeux de l’opinion et à susciter un réflexe de résistance du peuple contre son oppresseur. L’instrumentalisation du mythe de la guerre civile s’est encore intensifié avec la gigantesque manifestation unioniste du 8 octobre.

Ce n’est pas le peuple assurément qui tire les ficelles de ce théâtre de marionnettes. Qui dirige et qui contrôle ? Ne soyons pas dupes, la brutalité des policiers catalans, les mossos d’escuadra, n’a rien à envier à celle des gardes civils ! Quelle absurdité de défendre l’autonomie de la police d’État catalane pour qu’elle ne passe pas sous le contrôle du gouvernement de Madrid ! Que sont devenus ces « indignés » de 2011, ceux du Mouvement 15-M, qui voulaient prendre d’assaut le Parlement de la Généralité en scandant : « Non, non, ils ne nous représentent pas ! ». Qui les a « retournés » pour qu’ils se sentent aujourd’hui représentés par ceux-là mêmes qu’ils conspuaient hier ?

Comme dans toutes les sociétés libérales, le peuple catalan a subi un lavage démocratique de cerveau : Barça, més que un club ! Dans cette mascarade proposée par les burlesques indépendantistes et unionistes, la « fabrique du consentement » fonctionne à plein gaz. On mesurera combien est tragique cette question de Nietzche : « Tous les agencements de l’homme ne sont-ils pas ordonnés pour que, dans une distraction constante des pensées, la vie ne soit pas sentie ? » (Schopenhauer éducateur).

Mais ces milliers d’hommes et de femmes qui défilent en chantant dans les rues de Barcelone pourraient bien réveiller les morts héroïques de la guerre et l’insurrection séparatiste provoquer une surrection des aïeux. Alors remonterait à la conscience catalane le souvenir d’un de ces rares moments dans l’histoire de l’humanité où l’on a vu un peuple prendre le contrôle de sa propre vie.

Il faut partir de l’ennemi. L’homogénéité d’un peuple s’intensifie par la découverte de son ennemi constitutif. Pour le peuple révolutionnaire de Barcelone l’ennemi fondamental était un monstre bifide : le stalinisme et le nazisme. Dans un article intitulé « Looking Back on the Spanish War » (Réflexions sur la guerre d’Espagne), George Orwell a écrit : « L’histoire s’est arrêtée en 1936. »(2) Il voulait par là signifier que certains événements de la guerre d’Espagne avaient été totalement falsifiés. Orwell révèle l’irruption d’un phénomène radicalement nouveau, celui du viol médiatique de la vérité : « En Espagne, pour la première fois, j’ai vu des articles de journaux qui n’avaient aucun rapport avec les faits, ni même l’allure d’un mensonge ordinaire. »

L’ennemi du peuple catalan n’a fait que changer de nom depuis que l’histoire s’est arrêtée, aujourd’hui il s’appelle TINA, acronyme d’une phrase qu’aurait prononcée Margaret Thatcher pour montrer le caractère inéluctable du capitalisme néolibéral : « There is no alternative ». Il n’y a pas d’autre choix ! Le véritable ennemi du peuple catalan est donc celui de tous les peuples, c’est le Big Brother de George Orwell qui peut mettre le masque de Puigdemont ou de Rajoy.

On demanda à Diogène de quel côté il fallait enterrer les morts. Il répondit : « Sur le dos, parce que dans peu de temps tout sera à l’envers ».  C’est pourquoi les aïeux de Barcelone sortiront peut-être de leurs tombes pour clamer la vérité : Souvenez-vous ! votre seul ennemi est le même qu’il soit en Catalogne ou à Madrid ! et, sous des airs de ritournelle et de sardane, la surrection des aïeux provoquera la révolution des œillets !

opera-palas-alain-santacreu1. Les sigles des partis politiques :
CDC = Convergència Democràtica de Catalunya (Convergence démocratique de Catalogne)
ERC = Esquerra Republicana de Catalunya (Gauche républicaine de Catalogne)
CUP= Candidatura d’Unitat Popular (Candidature d’unité populaire )
PSOE= Partido Socialista Obrero Español (Parti socialiste ouvrier espagnol).
PP = Partido Popular (Parti populaire)

2. Cette phrase est l’embryon d’Opera Palas, mon roman paru récemment aux Éditions Alexipharmaque.

*Alain Santacreu est l’animateur du site contre-littérature .

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