Réseaux sociaux, newsletter et flux rss

Que Dios nos perdone : mais dieu pardonnera-t-il à l’Espagne ?

QUE DIOS NOS PERDONE Bandeau

Que Dios nos perdone : mais dieu pardonnera-t-il à l’Espagne ?

Michel Lhomme, philosophe, politologue ♦

Puisque nous parlons beaucoup en ce moment de l’Espagne, nous voudrions revenir sur un film sorti cet été Que Dios nos perdone de Rodrigo Sorogoyen.

Ce film fait partie, comme l’excellent Le Caire Confidentiel, de ces nouveaux polars, à l’atmosphère poisseuse faussement politique de par leur cadre et le décor qui les environne.

que dios nos perdone - afficheNous sommes ici à Madrid, à l’été 2011. Les inspecteurs Alfaro et Velarde enquêtent sur la mort d’une vieille femme, retrouvée assassinée dans l’escalier d’un immeuble cossu de la capitale. Les deux hommes ont des méthodes d’enquête radicalement différentes : le premier est impulsif et violent, en proie à de nombreux problèmes familiaux et professionnels tandis que le second, méticuleux et surtout plus secret, timide, bègue (clin d’œil lourdingue à Dustin Hoffman ?) introverti a du mal à communiquer avec ses collègues. Ces deux hommes qu’apparemment tout oppose vont pourtant se retrouver soudés et complices contre leur hiérarchie pour faire sortir la vérité.

En effet, alors que tout semblait indiquer qu’il s’agissait d’un cambriolage qui avait mal tourné, Velarde constate en soulevant la jupe du cadavre de la vieille dame que la victime a été violée. Or quelque temps après, une deuxième victime âgée elle-aussi est découverte qui aurait été abusée sexuellement. Velarde est alors persuadé contre ses collègues et sa hiérarchie qui veut freiner l’affaire pour cause de visite papale qu’il s’agit du même meurtrier. L’enquête rondement menée avec de nombreux rebondissements est difficile car l’assassin, un jeune psychopathe qui veille sur sa vieille mère ne laisse que peu d’indices.

La fin du film est largement surfaite : on y croit peu mais où réside alors l’intérêt de ces nouveaux polars ? Dans leur cadre politique, dans la dénonciation facile et vieillie de la perversion sexuelle intrinsèque des éducations catholiques traditionnelles ?

Ici on présente, caméra à l’épaule, les manifestations qui se sont déroulées à Madrid contre le pape démissionnaire Benoît XVI au moment des Journées mondiales de la Jeunesse de l’été 2011. Le jeune réalisateur espagnol Rodrigo Sorogoyen né en 1981 précise pour justifier son film : « Nous avions vécu un mois d’août si particulier, qui est devenu une véritable expérience de vie par le chaos qui s’est alors emparé de Madrid, très inhabituel pour cette ville ». Dans ce thriller réaliste, c’est l’Espagne divisée mais décadente de ces derniers jours, celle qui a perdu la foi en tout repère moral et qui est en suicide assisté que nous fait entrevoir Sorogoyen. Le pape Benoit XVI va visiter la ville sous escorte policière renforcée, le mouvement des Indignés commence à gronder contre les inégalités sociales sur fond d’anticatholicisme fanatisé, la police frappe sans ménagement tous les manifestants  et un tueur en série maniaque, gérontophile sème les cadavres de vieilles croyantes à l’ancienne dans les escaliers, des dames qu’il viole sur son passage en récitant presque pieusement son chapelet en une posture œdipienne.

L’Espagne apparaît bien ici ce qu’elle semble être devenue effectivement un pays malade, totalement névrosé et où les gardiens de l’ordre sont aussi désabusés et antipathiques que leurs criminels, assaillis par toute sorte de misères sexuelles et de solitudes alcooliques.

Après deux singulières comédies romantiques remarquées (8 Citas en 2008 et Stockholm en 2016) toujours inédites en France, Rodrigo Sorogoyen s’est donc attaqué au thriller urbain non sans quelques maladresses de vraisemblance scénaristique et plusieurs raccourcis faciles. Si Madrid est un personnage à part entière de Que Dios nos perdone, la plupart des scènes d’intérieur ont été tournées à Ténériffe en raison des avantageuses conditions fiscales pratiquées aux Canaries.

A travers le contexte social et politique mis en avant dans le film, est dessiné le portrait sans concession d’une société civile espagnole en colère. Sorogoyen, nouveau cinéaste hispanique qu’il faudra suivre, pose aussi sous la canicule ardente de Madrid une réflexion sur l’idée du Mal qui nous rappelle un autre grand film récent, Seven de David Fincher de 1995 avec Brad Pitt ou d’autres excellents films policiers comme le chef-d’œuvre de Denis Villeneuve Prisoners ou le trop méconnu film belge The Beast, réalisé par Hans Herbots qui traite du milieu de la pédophilie. Avec Que Dios nos perdone, les tréfonds de l’âme humaine sont encore une fois sondés dans toute leur horreur avec un penchant avoué pour le nihilisme extrême et quelque peu baroque puisque nous sommes dans le contexte espagnol d’une absence de salut et de rédemption ni pour les victimes, ni pour leurs bourreaux et pas plus pour les policiers chargés de résoudre l’affaire. On aura relevé la présence d’un des meilleurs acteurs espagnols du moment, Antonio de la Torre, acteur principal d’un autre thriller hispanique sorti en début d’année La Colère d’un homme patient de Raul Arevalo. En tout cas Que Dios no perdone nous prouve  en deux heures captivantes la vitalité de ce nouveau cinéma policier de la péninsule comme on avait aussi pu l’apprécier, il y a trois ans, avec l’excellent La Isla Minima d’Alberto Rodriguez situé lui dans une Andalousie post franquiste déconcertante. On retrouve à chaque fois dans ces thrillers espagnols le fardeau d’une culpabilité lourde que l’on ne retrouve pas dans les polars français qui restent eux beaucoup trop sociologiques.,

Le contexte politique, la présence des manifestants gauchistes et des jeunes des JMJ, n’ont, à notre avis, pas  été assez exploités dans le film. Le thème des inspecteurs de police tourmentés par leur mal de vivre, leurs frustrations et la répression du mal est aussi un cliché du polar qu’on retrouve d’ailleurs dans Le Caire Confidentiel de l’Egyptien Tarik Saleh. Mais peut-être finalement que le seul attrait du film demeure cette poursuite glauque d’un violeur et tueur de vieilles dames dont on ne nous épargne à l’écran ni les scènes crues des cadavres de vieilles suppliciées ni la violence de la répression des « indignés » qui occupent les rues pour montrer leur colère contre le gouvernement espagnol alors que les pèlerins des Journées mondiales de la jeunesse envahissent médiatiquement les artères madrilènes sous une chaleur suffocante au son de la musique techno comme si la messe catholique n’était plus devenue qu’une sorte de grande rave-party déjantée.

Au bout du compte, comme à chaque fois dans ce genre de polars cinématographiques, la psychologie des deux détectives ressemble tellement à celle des assassins qu’au final et sans doute étant donné le côté obscur de la nature humaine et de ses problèmes, tout se vaut et tout est relatif.

Le polar ne serait-il alors que le genre artistique privilégié d’une certaine société individualiste et nihiliste qui aurait perdu tout principe transcendant ?


QUE DIOS NOS PERDONE Bande Annonce (Policier, Thriller – 2017)

Répondre