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Renan et la modernité du réveil des nationalités

Reveil Des Nationalites

Renan et la modernité du réveil des nationalités

Franck Buleux, chargé d’enseignement, auteur, essayiste 

La norme reconnue de droit international “uti possedetis juris”, principe coutumier utilisé dès qu’il s’agit de déterminer et d’autoriser les frontières d’un nouvel État, sert, le plus souvent, hors la période déjà ancienne de la décolonisation, à renforcer, à pérenniser les frontières existantes.

ernest-renan-une-nationDans les années 1990 qui nous paraissent déjà si lointaines, la toute-récente chute du Mur de Berlin et l’éclatement de l’URSS ont eu pour effet de donner un sens plus lâche à cette expression, libérant d’un carcan fédéraliste socialiste les Républiques soviétique, yougoslave et tchécoslovaque. La reconnaissance des anciennes divisions administratives, les anciennes républiques fédérées, a alors servi de reconnaissance à de nouvelles frontières.

Mais au-delà des consécrations administratives préexistantes, d’ailleurs pas toujours respectées si l’on se réfère à la création de l’entité territoriale du Kosovo, née ex nihilo, voire, hors d’Europe, du Sud-Soudan, fruit de négociations internationales, ce principe d’intangibilité ne consacre-t-il pas la force de l’inertie et le rejet de toute volonté populaire tendant à l’indépendance -nouvelle- d’un territoire ?

Aujourd’hui, la Catalogne frappe à la porte de l’indépendance, voici peu l’Écosse y aspirait et elle compte réitérer. La Flandre, le Pays basque, la Corse, le pays de Galles, l’Italie du nord (la Lombardie, la Vénétie) sont des régions où des mouvements régionalistes, autonomistes, voire séparatistes, ont des résultats électoraux significatifs. Et je n’évoque, ici, que des territoires situés à l’ouest de notre péninsule eurasienne. Incontestablement, partout dans le monde mais y compris en Europe occidentale, on assiste à un réveil des nationalités.

Et Renan, que vient-il faire dans ce réveil ? Quel apport cet auteur peut-il faire bénéficier à ce débat ?

En 1882, Ernest Renan prononce en Sorbonne sa fameuse conférence Qu’est-ce qu’une nation ? dans laquelle il définit cette notion, loin de tout réductionnisme lié à la langue ou, par exemple, à la race. Pour synthétiser sa pensée, une nation est la fusion entre ce qui fut et la volonté de devenir, une synergie entre l’héritage et la pensée collective de continuer ensemble l’aventure humaine sur un territoire défini. Il s’agit donc de célébrer, mais aussi d’organiser, cette énergie humaine, carburant volontariste, à la fois fruit du passé à travers l’héritage et perspectives d’avenir.

Or, il n’est pas de nation sans peuple. C’est cette présence humaine, cette population, présente sur cette terre, qui va porter l’identité nationale. Mais cet homme, porteur d’identité, nous rappelle Renan, ne s’improvise pas : il accepte son statut, son rattachement, via un double consentement, celui du passé et celui du devenir. Il est le lien, la fidélité qui le relie au passé et le transporte vers l’avenir, devenant ainsi transcendance. Souvent, nos intellectuels contemporains mettent à avant le plébiscite au quotidien auquel se réfère effectivement Renan pour rendre son nationalisme acceptable, comme si ce dernier était totalement désaccordé du passé, du récit national. Mais, pour Renan, le culte des ancêtres fait partie de l’identité nationale de chacun. Notre vieille nation, la nôtre, fruit d’une dynastie, n’est pas née en 1789, ni en 1958, ni à une autre date… L’envie de poursuivre l’aventure France, la nation France ne peut que se fonder sur l’ensemble de notre récit national, sur nos héros, ceux qui ont fait la France.

Cette définition de la nation est-elle compatible avec l’intangibilité des frontières ?

renan-bandeauLes nations ne sont ni immuables, ni immortelles. Les individus, constituant la nation, peuvent perdre cette transcendance, cette fusion, cette cohérence entre une terre et son peuple.

Au-delà d’un simple changement de nature politique (d’un système monarchique à une organisation républicaine, par exemple), une population peut souhaiter s’unir avec d’autres pour exalter une union née de l’histoire ou des exigences contemporaines, ou, au contraire, souhaiter se séparer de ses anciens co-nationaux, devenus à leurs yeux, étrangers à ce qu’ils sont ou, à tout le moins, extérieurs. En effet, l’exigence volontariste de l’homme exprimée par Renan symbolise d’abord le maintien du souvenir commun et, ensuite, le continuum national, c’est-à-dire cette adhésion concrète et pérenne à une aventure commune.

En dernière instance, c’est le peuple qui décide du principe politique du continuum national. Or, à l’époque de Renan, on se méfie du référendum, coincé entre souveraineté populaire jacobine et plébiscite napoléonien. Pourtant, cette option semble constitutionnellement naturelle chez Renan.

Citons l’auteur : « une nation n’a pas plus qu’un roi le droit de dire à une province : « Tu m’appartiens, je te prends. Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu’un en cette affaire a droit d’être consulté, c’est l’habitant. », il poursuit par « Une nation n’a jamais un véritable intérêt (…) à retenir un pays, malgré lui. »
Et Renan va jusqu’à évoquer le mot interdit dans nos États-nations, prohibé y compris par nos élites européennes actuelles, celui de sécession.

Qui peut décider de la sécession d’une partie d’une nation, sinon ses propres habitants ? Sur quels critères ? Du double critère du souvenir permanent qui, porté par le présent, aborde l’avenir. Nietzsche n’affirmait-il pas : “Ohne Erinnerung hat der Mensch keine Zukunft” (en français dans le texte : Sans mémoire l’homme n’a pas d’avenir).

Pour en revenir à des questions contemporaines, j’ai choisi deux tentatives référendaires dont les résultats ne furent pas à la hauteur des exigences des sécessionnistes mais qui n’en demeurent pas moins représentatives :

– d’abord, dans la province francophone canadienne de Québec, le référendum du 30 octobre 1995 portait sur la question suivante : « Acceptez-vous que le Québec devienne souverain, après avoir offert formellement au Canada un nouveau partenariat économique et politique, dans le cadre du projet de loi sur l’avenir du Québec et de l’entente signée le 12 juin 1995 ? ». Avec un taux de participation record de près de 94 %, le « oui » recueillit 49,41 % des suffrages exprimés. 54 288 voix seulement séparaient les deux camps sur près de 5 millions d’électeurs. Pour rappel, quinze ans plus tôt, ce même type de question n’avait recueilli que 40 % de votes positifs ;

– ensuite, plus récemment, il y a trois ans, le 19 septembre 2014, la partie écossaise du Royaume-Uni rejetait le vote favorable au processus menant l’Écosse sur la voie de la spécificité strato-nationale. Seuls près de 45 % de la population écossaise adhéraient à cette aventure au sein des 85 % de votants, ce qui était, ici aussi vous en conviendrez, une large mobilisation à l’heure de la désaffection, parfois constatée, des isoloirs.

Les questions de sécession territoriale sont donc des questions qui mobilisent l’électorat car elles concernent leur propre identité nationale. Ce sont aussi, admettons-le, des questions qui divisent (les scores relevés traduisent une absence de consensus et des possibilités de « revanches électorales »). Mais n’oublions pas, que, dans les deux cas, le critère démocratique retenu était celui de la résidence. Or, permettons-nous de rappeler les critères de lien retenus par Renan, un élan né du passé pour aller vers un futur commun. Il va sans dire et les enquêtes d’opinion le diront assez clairement, qu’une partie des électorats ne puise, et c’est son droit le plus strict, ses motivations que dans un « présent » jugé plus confortable.

Ces deux exemples occidentaux tendent à prouver, toutefois, une volonté importante d’un peuple (entre 45 et 49 % des exprimés) de souhaiter devenir une nation, plutôt que d’être intégré à un ensemble ne représentant que partiellement son identité telle qu’il la conçoit.

Puisqu’il y a, aujourd’hui, une totale assimilation entre État et nation, comment pourrait-il en être autrement ? Puisqu’il y a, aujourd’hui, une totale assimilation entre nation et peuple, comment pourrait-il en être autrement ? La fusion de ce triptyque État-nation-peuple empêche littéralement toute pensée dissidente, prenant appui sur une identité que l’on appellerait régionale.

Le temps des grands ensembles, que nos grands auteurs vont appeler de leurs vœux, de Renan à Drieu la Rochelle, face aux guerres civiles européennes, qu’elles datent de 1870 ou de 1914, n’empêchent nullement cet épanouissement régional. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’aurait-il servi qu’à la décolonisation ou, à défaut, au post-communisme ?
Les Empires, pour nécessaire qu’ils puissent être, ne peuvent être fondés que sur un partenariat entre les nations. Renan l’affirme, dans sa conférence, « la liberté (…) serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un maître ». La confédération européenne est dans l’esprit de Renan, une espérance de paix et de concorde, mais elle ne transcende pas les nations, elle les accompagne.

Si notre civilisation, issue du monde gréco-romain, est commune, à nous Européens, d’ici comme d’outre-Atlantique, chaque nation apporte une note, une musique, qui lui est propre.
Chaque nation porte en elle ses héros et quand un peuple entend les transporter, faisant de chacun d’entre eux, la mémoire d’une volonté renouvelée, cette nation se pérennise.
Renan n’exclut personne. L’identité d’une nation n’est pas une réserve indienne mais elle nécessite de puiser dans un passé les substances du devenir.
Qui n’a rêvé en lisant des écrivains célèbres de devenir un autre ? Qui n’a rêvé, se fondant sur des récits nationaux extérieurs, de se révéler un autre ?
En choisissant une nation, on en devient l’emblème. On l’adopte ou plutôt on est adopté par elle.
Le XXIe siècle sera-t-il spirituel, comme le déclarait Malraux ? Si je reprends la définition de la nation de Renan, « la nation est une âme, un principe spirituel », nous n’en doutons pas.

leurope-des-peuples-face-a-lunion-europeenneLa France, « grande chaudière » selon Renan, Français et fier Breton, ne saurait être à l’écart de ce grand mouvement.

 

(Ce texte est la transcription d’une conférence prononcée au colloque Ernest Renan du jeudi 28 septembre 2017 )
*Chargé d’enseignement, Franck Buleux est diplômé en histoire, en droit, en sciences politiques et en criminologie. Il vient de publier, chez L’Æncre, “L’Europe des peuples face à l’Union européenne“, préfacé par Georges Feltin-Tracol.

  1. Plouvier Bernard
    Plouvier Bernard1 novembre 2017

    Ce texte remarquable aurait été parfait en 1914

    Mais, hélas, il n’y a plus; en Europe – et depuis 1918 – d’État strictement corrélé à une Nation (c’est-à-dire des individus ayant une lointaine origine commune) ; c’est bien ce que les nazis reprochaient à l’Allemagne et à l’Autriche, dont ils ont voulu chasser les éléments extra-germaniques.

    De nos jours, c’est encore pire. Aucun État européen n’est même plus corrélé à un peuple continental : combien d’extra-Européens trouve-t-on dans les pays d’Europe occidentale et scandinave ? C’est sur l’immigration d’origine extra-européenne que s’est fait le Brexit et l’on aimerait savoir si elle n’est pas une raison majeure des séparatismes flamand, catalan, lombardo-vénitien, corse etc. Même en Bretagne, l’immigration, pourtant encore très marginale, fait grogner.

    L’État-Nation est mort progressivement, de 1918 à 1950 en Europe occidentale. Le communisme l’a globalement préservé, sauf en zones frontalières ou conquises sur un Reich dont on avait évacué la population autochtone de 1944 à 1946… et l’on crée même de toutes pièces une Nation ukrainienne alors qu’auparavant elle se dénommait petite-russienne.

    Qu’il y ait encore un sentiment national, c’est exact, mais il semble plutôt minoritaire, sinon les populistes gouverneraient partout en Europe.

    Passons à la vitesse supérieure : une fédération européenne intégrale, mais exclusive de toute relation étroite avec le prédateur nord-américain, avec une autonomie de gestion locale et culturelle pour toutes les Nations européennes, mais sans élément extra-européen.

    Bref, en dépit du respect que l’on peut éprouver pour un grand historien des religions, Renan, par certains côtés, est obsolète : il date du réveil des nationalités en Europe danubienne, ce qui nous a valu la Guerre très stupide de 1914-18, premier épisode du suicide des Nations européennes.

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