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Au cinéma : l’Égypte confidentielle d’Abdel Fattah al-Sissi

Sissi Nasser Egypte

Au cinéma : l’Égypte confidentielle d’Abdel Fattah al-Sissi

Michel Lhomme ♦
Philosophe, politologue

La police égyptienne a abattu treize terroristes ce dernier week-end d’Octobre lors d’une opération dans le sud du pays, une semaine après des affrontements meurtriers entre forces de sécurité et insurgés qui avaient fait plus d’une cinquantaine de morts, l’un des plus lourds bilans humains depuis le lancement d’une vague d’attaques islamistes contre les forces de sécurité égyptienne.

Depuis 2013 et la chute du président islamiste Mohamed Morsi, les forces de sécurité ne cessent  de s’affronter aux divers groupes extrémistes liés aux Frères Musulmans ou à Daesh, en particulier dans la Province du Sinaï. L’Etat Islamique s’est, en outre, attribué plusieurs attentats meurtriers contre des églises coptes en décembre 2016 et avril 2017. Au total, plus d’une centaine de chrétiens égyptiens ont été tués dans trois attaques au Caire, à Alexandrie et à Tanta, dans le nord. Dans une telle situation, on redoute de nouveau et particulièrement au Caire, les fêtes de Noel.

Déjà, cet été tous les pèlerinages chrétiens, tous les déplacements et les colonies de vacances au bord de la Mer Rouge avaient été annulés qu’ils soient coptes, orthodoxes, anglicans ou catholiques. Les autorités égyptiennes avaient mis en garde les dignitaires religieux chrétiens sur d’éventuelles attaques terroristes. Des troupes appuyées par des blindés et des francs-tireurs avaient même été déployés dans les monastères. Le régime d’Abdel Fattah al-Sissi lutte donc pied à pied contre une insurrection menée depuis trois ans  dirigée en priorité contre les Chrétiens qui représentent 10 % des 93 millions d’Égyptiens. Aussi, Emmanuel Macron a-t-il fait profil bas sur le respect des droits humains en Égypte en recevant cette semaine le président égyptien. Le président français a refusé de « donner des leçons » sur les droits de l’homme à son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi, en visite officielle à Paris alors que de nombreuses ONG le suppliaient de le faire.

le_caire_confidentiel._Mais pour comprendre Le Caire d’aujourd’hui, il faut nous plonger dans “Le Caire Confidentiel“, le deuxième long-métrage de fiction de Tarik Saleh, réalisateur suédois d’origine égyptienne qui nous dresse une peinture  sombre et sans concession de la célèbre capitale égyptienne à travers sa société et surtout la corruption endémique de son administration.

On retrouve  avec ce film la veine des polars sociaux-politiques que nous avions évoqué avec Que Dios nos perdone de Rodrigo Sorogoyen. Ici, la toile de fond n’est la révolution ”arabe” du printemps 2011.  Nourredine, l’inspecteur de police chargé de l’enquête est une fois de plus un solitaire, à la sexualité trouble avec une prédilection pour les femmes fatales, la vie d’ermite dans un appartement sombre où il recourt à quelque paradis artificiel lui permettant de fuir temporairement les miasmes qui l’environnent et l’ordre militaire. Le film est étouffant comme si on sentait sur soi toute la moiteur et la saleté du Caire. Surtout, la description de la corruption quotidienne des fonctionnaires, seul moyen de survie face à des salaires de misère nous a rappelé bon nombre de villes africaines, malgaches ou latino-américaines. A Tana ou à Lima, la police travaille exactement dans les mêmes conditions face à des puissants qui logent dans les hôtels Hilton. Dans ces société, seul l’argent et le profit ont raison de tout et expliquent pourquoi tous ferment les yeux sur les gros trafics dans lesquels baignent les uns et les autres. Du coup, notre inspecteur au cœur noble fait figure de héros qui s’accroche de pied ferme à trouver le coupable et ceci, à ses risques et périls. La force du Caire Confidentiel réside aussi dans son aspect documentaire (quoique le film n’ait en réalité pas été tourné au Caire mais à Casablanca).

Le film a remporté le Grand Prix du festival de Sundance mais aussi du festival du film policier de Beaune en 2017, une référence pour le polar cinématographique. L’intrigue est classique : un flic enquête sur le meurtre d’une chanteuse dans une chambre d’hôtel impliquant les hautes sphères du pouvoir mais ce qui le sauve c’est justement le contexte politique de l’histoire toute récente du Moyen-Orient et du Maghreb à savoir celui des Printemps Arabes de 2011 qui voit les manifestations de la place Tahrir conduire à la destitution du président Hosni Moubarak, peu après celle du voisin tunisien. Cet arrière-plan hautement contestataire est dûment rendu par le film. Et il écorne toute la corruption étatique et policière qui fut en effet l’une des raisons du soulèvement du peuple égyptien. Le film est très instructif car le contexte révolutionnaire lui permet de sortir de son côté trivial et maintes fois vu dans le polar. La description d’une capitale égyptienne interlope et gangrenée par les pots de vin, l’injustice et la pauvreté est parfaitement évoquée et comme nous l’indiquions nous rappelle bien d’autres capitales surpeuplées du monde.

En fait, Le Caire Confidentiel s’est inspiré de l’histoire vraie du meurtre de la célèbre chanteuse libanaise Suzanne Tamim en 2008 où un homme d’affaires égyptien et un membre du Parlement avaient été condamnés, malgré qu’ils étaient tous deux proches de la famille Moubarak. Dans ce type d’État (africain, latino-américain), la police fait partie intégrante du système de corruption sur lequel est assis la société aussi bien verticalement (les bakchichs versés aux policiers, la tolérance des marchés noirs) qu’horizontalement (la solidarité des corrompus). Nonobstant, pour l’inspecteur, héros du film, il y a malgré tout une frontière à ne pas franchir même quand on a les mains sales à savoir qu’on ne joue pas avec la vie des autres : on ne tue pas gratuitement. La vie humaine ne se monnaye pas et un meurtre n’est pas, n’est jamais un « incident ».

En effet, dans toutes ces sociétés corrompues que nous connaissons assez bien, on trouvera toujours dans le commissariat le plus sordide, la prison la plus abjecte, un tel homme, non pas un petit saint, il a touché aussi mais quelqu’un qui sait ou a su poser des limites morales même au sein de la plus répandue des corruptions. Or, en pleine révolution, en plein soulèvement populaire, le terrain moral peut passer du sens de la justice au sens de l’Histoire. Lorsque les secousses des manifestations de la place Tahrir ont commencé à ébranler la société égyptienne, la colère était instinctive et elle éclatait face à la corruption générale et à l’impunité de la classe dirigeante sauf qu’elle s’en prendra aussi au bon qui au final se fera lyncher. Ainsi, le seul être qui possédait au fond le vrai sens de la justice dans cette jungle urbaine du Caire sera piétiné par la foule tandis que son oncle partira avec une mallette de billets sans rien faire pour sauver pourtant un membre de sa famille. Il semblerait ainsi que quand une société est gravement atteinte par la maladie de la corruption, aucun printemps ne saurait la ressusciter.

Au Machrek, les Printemps arabes ne pouvaient être que de faux événements laissant en place les mêmes structures parce que les soubassements mêmes de la société sont totalement corrompus. Mais alors quelle révolte authentique est-il vraiment possible de mener quand on est soi-même prisonnier de la pourriture d’un système ?

Illustration : Al-Sissi, un nouveau Nasser ?

 

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