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1917-2017 : le centenaire de la grande guerre et les poilus tahitiens

Poilus Tahitiens Bandeau

1917-2017 : le centenaire de la grande guerre et les poilus tahitiens

Jean-Christophe Téva Shigétomi* ♦

Entretien avec Michel Lhomme

Jean-Christophe-Teva-SHIGETOMI

Jean-Christophe-Teva-Shigetomi

Michel Lhomme : Cette année est sortie en avril “Poilus Tahitiens” votre deuxième livre sur le sujet ? Pouvez-vous nous dire ici quelques mots ?
Jean-Christophe Téva ShigétomiLa dernière page de mon deuxième livre dédié aux Poilus tahitiens s’est refermée l’année dernière juste un peu avant l’ouverture de l’exposition labélisée par la Mission centenaire. Le livre “Poilus tahitiens”, passé les délais des chantiers d’imprimerie est désormais disponible dans les librairies locales mais aussi en ligne .

Dans votre livre” Les Poilus tahitiens”, vous dressez une liste très complète des soldats engagés. Comment avez-vous pu établir une telle liste?
poilus-tahitiens-ouvrageTout d’abord, je précise qu’ils n’étaient pas tous engagés ! Il y a eu quelques engagés volontaires mais on a plus ratissé les campagnes sous couvert de la conscription. Les Tamari’i pendant la seconde guerre mondiale, eux, étaient volontaires, ils ont suivi les traces de leur père. Pour revenir à la première guerre mondiale, j’avais en effet recensé 1180 noms. J’en ai trouvé d’autres depuis qui n’avaient pas été recensés. Pour les obtenir j’ai utilisé plusieurs moyens.Je suis allé lire les noms du monument aux morts de Papeete que j’ai photographié, ce qui m’a donné une première liste. Elle n’est pas exhaustive car de nombreux noms ont été effacé lors des divers déplacements de ce monument. J’ai étudié le journal officiel des établissements français d’Océanie où se trouvaient des tableaux d’honneur. J’ai pas ailleurs trouvé un livre d’or, réalisé à la demande du gouverneur en 1920. J’ai pu aussi avoir accès, à partir de 2014, aux livrets militaires. Enfin, trois séjours parisiens obligent, j’ai consulté les livres de marche des unités au service historique de la défense à Vincennes. J’ai recoupé les informations ce qui m’a permis d’obtenir des témoignages, des anecdotes et parfois même des photos de chacun des hommes dont je parle.

Vous parliez de certains constats au cours de vos recherches…
Et bien par exemple il y a des noms sur le monument aux morts de Tahitiens qui ne sont jamais physiquement partis (des identités ont donc été usurpées), il y a des personnes qui apparaissent deux fois car,en coupant leur nom de famille très long on a considéré qu’il y avait deux soldats alors qu’il n’y en avait qu’un. Un dénommé François Brault y figure alors qu’il s’appelait en réalité Francis et qu’il a survécu à la guerre ce qui a donné une fenêtre dans mon livre intitulée: «le soldat inconnu du monument aux morts». Enfin, j’ai été étonné de trouver le livret militaire de Pouvanaa a Oopa,le grand leader indépendantiste des années 60, vide, il n’y a que des informations identitaires. Des livrets matriculaires manquent?  Comme celui de Théodore Coppenrath.

Vous livrez tous ces éléments dans votre livre ?
Oui, je livre toutes mes recherches. Je raconte l’histoire de ce soldat inconnu Francis Brault…décédé de mort naturelle en fait en 1967 en Australie, je parle du séjour du Dr Cassiau dans la résidence de l’impératrice Sissi, je parle des soldats tahitiens qui ont combattu face aux Bulgares, ceux qui ont été chameliers, ceux qui ont servi l’armée américaine ou britannique, les ANZAC, les chasseurs alpins, ceux qui sont allés jusqu’à Vladivostok… Qui sait cela aujourd’hui ? J’ai découvert que sur le front, il y avait eu des bagarres fratricides, entre Kanaks, et Polynésiens, avec les tirailleurs sénégalais.

tahitiens-volontaires-2Quel regard portez-vous sur les commémorations du centenaire de 14-18 ?
Le dernier poilu tahitien s’est éteint centenaire en 1994. Il a emporté avec lui le récit de leur épopée, de leur courage et de leurs faits d’armes. Cent ans après que reste-t-il de leurs engagements ? Rien ou presque, car la transmission polynésienne est orale, peu d’écrit ou si peu, quelques notes sur un carnet,quelques lettres et cartes postales à leurs familles, quelques publications. Rien,car la mémoire polynésienne souffre aussi d’accompagnement de nos autorités de tutelle. Car, si, la Grande guerre a été pour tous ces Océaniens une extraordinaire aventure humaine, elle a été aussi, et surtout, la grande preuve de leur attachement à la France républicaine et de ses valeurs pour traduire  leçon de patriotisme. Le temps fait inéluctablement son œuvre.Commémorer la Grande Guerre pour sceller un rapprochement franco-tahitien ne sera bientôt plus de mise. L’engagement des EFO s’est traduit une seconde fois lors de la seconde guerre mondiale puis plus récemment dans la politique nucléaire française de dissuasion. C’est plus cette dette de mémoire que revendique la Polynésie d’aujourd’hui et de demain. Fassent donc que les Poilus Tahitiens demeurent dans la mémoire collective car ils sont les premiers pères fondateurs de la Polynésie moderne d’aujourd’hui.

Vous venez de créer la toute première fondation polynésienne, TupunaTumu. Pourquoi cette idée et pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
tamarii volontaires 2Depuis janvier 2017, la loi régule la création de fondations en Polynésie et en effet, la première d’entre elles vient de naître officiellement et il s’agit de Tupuna Tumu, consacrée au devoir de mémoire, à la préservation et à la restauration de notre patrimoine historique. La création de cette fondation a été publiée au Journal Officiel de Polynésie française du 22 août, et dévoile son nom comme un faire-part de naissance :”Fondation Tupuna Tumu (Héritage et devoir de mémoire)”. Au départ, j’ai créé une association de mémoire qui s’appelle ”Les Polynésiens dans la guerre”, qui nous a permis d’accompagner la mémoire des Poilus tahitiens, des Tamari’i Volontaires et de tous ces combattants tahitiens anonymes. Cette association nous a permis de créer une exposition dédiée aux Tamarii Volontaires, de réaliser un ouvrage et un documentaire de 90 minutes du même nom puis aujourd’hui Poilus tahitiens. Une 3ème épopée concernera les Tahitiens dans les Guerres d’Indochine et de Corée à paraître en 2018.

Une fois, ces projets réalisés nous avons abandonné notre côté martial et nous sommes devenus l’association “Mémoire Polynésienne” pour travailler sur des sujets plus larges, en particulier pour la préservation de nos monuments historiques classés, et pour la création et l’ouverture d’espaces muséaux dédiés. Le premier de ces gros projets est la réhabilitation des deux fortins classés de Tamanu, aujourd’hui en ruine et qu’il faut sécuriser. La fondation aimerait également accompagner la réhabilitation de la Maison des anciens combattants , de vieilles photos oubliées mais aussi de perpétuer leur mémoire et de faire connaître à nos contemporains leur épopée méconnue. Ainsi, un très large volet consacré aux Poilus tahitiens de l’armée d’Orient, sujet oublié même par la mémoire nationale. Une page Facebook accompagne aussi le site.

Y a-t-il eu depuis vos travaux un regain d’intérêt en France mais aussi peut-être en Australie ou en Nouvelle Zélande pour la recherche sur la guerre de 14-18 et les poilus du Pacifique ?
Mais travaux n’ont constitué qu’une goutte d’eau dans l’extraordinaire travail de mémoire que tous les États ont engagé dans ce centenaire de la Grande Guerre. Mais l’engagement des Océaniens reste encore méconnu au bénéfice des troupes de l’Empire et notamment des tirailleurs sénégalais, tabors etc…

Puisque nous commémorons  le 11 novembre, pouvez-vous nous dire quelques mots sur cette découverte faite dans le carré militaire Verdun du cimetière de Cannes ? De quoi s’agit-il exactement ?
En effet, plusieurs de nos aînés, combattants tahitiens ont été inhumés à Cannes. Ces infortunés sont décédés de maladie à l’hôpital auxiliaire complémentaire n° 206 de Cannes dit ancien hôpital militaire russe. Les identités de ces Poilus tahitiens nous sont connues. Encore étudiant, dans les années 1980, ma petite amie étant cannoise, j’avais visité ces tombes pour découvrir que pour certains d’entre eux, ils avaient en fait, une sépulture…musulmane. A ma demande, mon amie est retournée faire des photos de leurs sépultures. Une tahitienne de Cannes s’en est émue et nous l’a par ailleurs confirmé. Nous avons longtemps hésité à communiquer sur ce fait. Car nous ne souhaitions surtout pas une exploitation polémique d’une erreur du passé, d’autant que le souvenir français entretient avec zèle leurs sépultures. Je m’étais aussi opposé à ce que d’un chantier pédagogique en cours reproduise la stèle musulmane du soldat polynésien de 2ème classe Tetiarahi.

Etes-vous parvenus à normaliser cette situation par votre association?
Non, nous n’avons engagé aucune mesure de correction car nous estimons que ce n’était pas notre rôle, c’est pourquoi nous avions alerté quelques représentants des autorités religieuses locales. Il leur appartenait s’ils le souhaitaient de rendre à leurs grands aînés une sépulture appropriée.

Et cela a-t-il avancé ?
Oui, sous l’égide de l’ONAC-Vg et du souvenir français, les tombes ont été réhabilitées lors de la Toussaint.

L’année 2015 avait vu aussi la publication par Didier Destremau de l’ouvrage, Jours de guerre à Tahiti : les fausses notes du clairon, aux éditions du Pacifique, pouvez-vous nous en dire deux mots ?
Cent ans après, des écoles s’opposent entre d’une part, le zèle de défense orchestrée parMaxime Destremau mais décrié par Alex du Prel, le regretté rédacteur en chef de l’hebdomadaire Tahiti Pacifique car la ville de Papeete s’en était trouvée pour partie détruite et brûlée et que le héros, le personnage de Destremau paraissait trop idéalisé par certains historiens et ses descendants. Ce qu’il faut retenir de la journée du 22 septembre 1914 du bombardement de Papeete est que les Océaniens ont apporté une première victoire à la nation française en interdisant l’accès du port de Papeete à la flotte allemande du Pacifique et que cela n’est mentionné dans aucun de nos manuels d’histoire. Cette première victoire n’est pas homologuée et citée. Ce n’est donc pas à Destremau qu’il faut rendre hommage mais à ses défenseurs, les habitants de Papeete et les mobilisés, les territoriaux et les Fei. Ainsi mon livre Poilus Tahitiens complète en toute modestie l’histoire de la défense de Papeete car il raconte le combat de tous ces anonymes.

Sur le bataillon du Pacifique, un film a été réalisé. A-t-il pu recevoir la diffusion métropolitaine qu’il mérite ?
aux_armes_tahitiens_2Aux armes Tahitiens!  tiré, de mon livre Tamari’i Volontaires, les Tahitiens dans la seconde guerre mondiale n’est pas qu’un film sur le Bataillon du Pacifique. Il raconte tous les autres engagés volontaires tahitiens qui toutes ces années durant ont été oubliés: les marins, les aviateurs, les parachutistes et même la résistance intérieure. Le film a été présenté au Festival du livre et du film océanien de Rochefort en mars 2016. En 2017, il a fait aussi l’objet de passages sur des TV nationales. Il est difficile d’estimer pour moi sa portée réelle. En revanche, à Tahiti, il a beaucoup ému tous les enfants de ces Tamari’i Volontaires.

Nous espérons que votre dernier ouvrage, Les poilus tahitiens,ne sera pas le dernier ? Que nous préparez-vous donc ?
Pour la première guerre mondiale, ma mission est terminée. Je laisse ce que j’ai amassé ces dernières années et compilé aux générations futures, à elles d’aller plus loin dans la recherche. Elles pourront toujours trouver de nouveaux trésors.
Pour la seconde Guerre mondiale, l’épopée des Tamari’i Volontaires se complétera de la publication annotée du livre de marche du caporal-chef Bambridge Jean Roy. J’aimerais aussi travailler sur le bataillon maori. J’ai terminé la rédaction d’un nouvel ouvrage sur les Tahitiens dans les guerres d’Indochine et de Corée. Plus de 150 Tahitiens ont été engagés en Indochine, huit en Corée. Leur épopée est totalement méconnue. Un film sur les Tahititiens en Indochine est en préparation, réalisé par mon ami Jacques Navarro et, en appui d’un roman intitulé le 11ème SAS tahitienque j’ai récemment écris.

Je suppose qu’il y avait des Tahitiens en Algérie, au Tchad. Il y en a eu il y a quelques mois à Alep en Syrie. Le grand livre des Aito reste à écrire ?
Ce travail de mémoire ne sera pas mien. Je laisse à d’autres le soin de le faire. D’autres chantiers de mémoire m’appellent comme 60 ans d’aviation commerciale entre nos îles qui fera l’objet d’une exposition dédiée au Musée de Tahiti et des îles, un livre illustré de 80 pages et un film documentaire avec Jacques Navarro.

En savoir plus : Poilus tahitiens

*Passionné d’histoire contemporaine, Jean-Christophe Teva SHIGETOMI a écrit un premier livre illustré de 300 pages dédié aux Tamari’i Volontaires, Les Tahitiens engagés dans la seconde guerre mondiale. Un second ouvrage raconte les Poilus tahitiens présenté au public en juillet 2017.
Les Tahitiens dans la guerre d’Indochine, sera son troisième ouvrage. L’auteur écrit par ailleurs un roman intitulé le 11ème SAS Tahitien racontant l’épopée d’un natif des Iles Sous-le-Vent qui s’engage en 1943 dans les rangs du 4ème SAS. Elle le conduit de Bretagne, du maquis de Saint-Marcel à l’Indochine dans les rangs de la 1ère demi-brigade SAS. Editions apitahiti Tél: (689) 87 77 34 98  | contact@apitahiti.com.

 

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