Réseaux sociaux, newsletter et flux rss

Élections chiliennes : de l’anguille sous roche

Chili

Élections chiliennes : de l’anguille sous roche

Michel Lhomme ♦
Philosophe, politologue

Le 19 novembre, plus de 14 millions de Chiliens ont été appelés aux urnes pour élire le président du pays pour les quatre prochaines années, leurs députés, la moitié du Sénat et les membres des conseils régionaux.

La nouvelle loi électorale a permis, de plus,  aux 40.000 Chiliens qui vivent à l’étranger de voter pour la première fois. Nonobstant, la participation électorale fut encore plus faible que celle qu’on avait anticipé dans les sondages (60%) puisqu’elle atteint au premier tour 46,7 % dans l’ensemble du pays, chiffre record d’autant que cette année le vote n’était plus obligatoire. Les Chiliens, peuple pourtant très politisé seraient-ils donc las de la politique ? Les scandales des dernières années sur le financement des partis politiques les ont en tout cas dégoûtés de leurs leaders. La désaffection pour la classe politique est effectivement générale dans tout le pays.

Avec des crédits de propagande hautement contrôlés, la campagne électorale fut terne, particulièrement austère et sans relief centrée du coup sur la télévision et ses grands débats et l’utilisation des réseaux sociaux. Cette désaffection politique n’a pas empêché pourtant la présentation d’une pléthore de candidats au point que dans de nombreux bureaux de vote, c’est une somme conséquente de bulletins que l’électeur devaient emporter dans l’isoloir. On a enregistré dans certaines circonscriptions le chiffre record de 100 candidats étant donné que de très nombreuses fois les primaires organisées par les partis n’étaient pas respectées . Pour la présidentielle proprement dite, il y eut  huit candidats officiels, trois de coalitions, quatre de partis et un indépendant.

L’enjeu des Présidentielles se joua sur la conservation du modèle politique et économique du consensus libéral qui caractérise le Chili depuis la fin de Pinochet. La droite unie soutint ce modèle durant la campagne électorale tandis qu’une grande partie de la gauche chilienne le juge aujourd’hui dépassé et même fracassé. On peut dire que le résultat de cet affrontement idéologique a conduit à la rupture au Chili du centre-gauche qui tenait le pouvoir jusqu’alors. Michelle Bachelet, l’actuelle présidente qui le représente ne pouvait se représenter cette année pour des raisons constitutionnelles. Elle est issue du Parti Socialiste chilien mais fut élue sur une plate-forme centriste.

De fait, l’union de la droite autour de l’ancien président Sebastián Piñera et la division de la Gauche vont totalement déterminer le résultat final de ces élections attendu pour le 17 décembre. Sebastián Piñera s’est présenté sous l’étiquette de l’Union Chile Vamos comme le candidat de quatre partis de droite. Il a rassemblé la droite chilienne à l’exception de sa frange la plus autoritaire et conservatrice qui se présentait sous la bannière de l’indépendant José Antonio Kast, ancien député et militant de l’UDI (Unión Demócrata Independiente). La candidature populaire de ce dernier a non seulement droitisé le discours de Piñera mais aussi pulvérisé le traditionnel bloc de centre-gauche qui allait en gros de la Démocratie Chrétienne au Parti Socialiste, bloc qui gouverna le pays quatre fois, durant vingt ans de 1990 à 2010.

Lors des dernières élections présidentielles de 2013, c’est avec le Parti Communiste que Michelle Bachelet put l’emporter mais du coup, elle s’écarta de plus en plus, tout au long de son mandat, de la Démocratie chrétienne pour modérer les exigences estudiantines ou minières en particulier . A Santiago, le Parti socialiste n’a du coup pas neutralisé le Parti communiste et l’extrême-gauche mais s’est retrouvé vite dans ses filets en particulier pour la réforme universitaire. Au final, la Gauche ne se présente pas aux élections de 2017 unie mais totalement déchirée. Le centre-gauche s’est même présenté avec six candidats alors que son modèle socio-économique n’a fait qu’amplifier l’accroissement des inégalités économiques du pays et la crise sociale durant ce second mandat calamiteux de Michelle Bachelet. Au final, c’est tout de même le sénateur socialiste Alejandro Guiller du parti gouvernemental de la Nouvelle Majorité qui se maintiendra au second tour contre Piñera (36,62 %) avec 22,67 % des suffrages. Guillier a bien sûr obtenu le soutien des partis traditionnels de la gauche (les radicaux, les Socialistes de Bachelet, le Parti pour la Démocratie et même les Communistes) mais face à cette gauche gouvernementale, Beatriz Sánchez, figure émergente de la nouvelle gauche (Frente Amplio) et qui rassemble une multiplicité de petits partis, d’organisations ethniques (les Mapuches) ou étudiantes a remporté avec ses 20,27 % des suffrages une victoire hautement symbolique et exemplaire surtout en faisant élire de très nombreux jeunes parlementaires au Congrès. Où iront ces suffrages au second tour du 17 décembre réduit du coup en un duel classique droite / gauche ?

Tous les sondages donnent l’avantage à la droite unie de Piñera mais reste l’inconnu de la forte abstention du premier tour et des reports de voix de l’extrême gauche. Après une rencontre  avec la présidente Michelle Bachelet, le candidat à la présidence de la Fuerza de la Mayoría, Alejandro Guillier, a déclaré qu’il était prêt à écouter tous les secteurs susceptibles d’apporter leur soutien au second tour de l’élection présidentielle, se référant à un éventuel dialogue qui pourrait survenir avec le Frente Amplio de Beatriz Sanchez.

Apparemment, le triomphe de Piñera semble assuré mais il ne doit pas occulter un scénario national de crise, de forte contestation politique et de division sociale du pays de plus en plus accru avec l’émergence de nouvelles forces politiques progressistes particulièrement révoltées contre le système des banksters mondialistes qui, à Santiago comme à Concepción, entraînent l’accroissement de la misère dans les rues et les provinces. Au Chili comme ailleurs, se profilent en réalité des projets politiques de transformation radicale que les chiens de garde du système et en particuliers les journalistes, se gardent bien à tort d’interroger.

Répondre