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Le kendô de maître Obi-Wan

RV Le Kendo

Le kendô de maître Obi-Wan

Rémy Valat ♦
Historien

Entretien avec Rémy Valat pour la sortie de son livre : « Le kendô de Maître Obi-Wan. Jedis et samouraïs : orientalisme, médiévalismes et arts martiaux» aux éditions Dualpha.

Propos recueillis par Fabrice Dutilleul.

Fabrice Dutilleul : Rémy Valat, vous venez de publier un livre sur Star Wars aux éditions Dualpha. C’est plutôt surprenant de votre part ? La guerre d’Algérie c’est fini ?
Rémy Valat: Oui, c’est fini. Mais d’une manière générale, je ne suis pas un monomaniaque enchaîné à un sujet ou à une période historique par ouverture d’esprit et parce que je n’en vis pas. La guerre d’Algérie fait désormais partie de mon passé et pour ma part j’ai dit ce qui avait à dire. Autant d’outils pour la prochaine génération de chercheurs et de citoyens qui, je l’espère, se rendra compte que le « côté lumineux » n’est pas forcément animé par celles et ceux qui tiennent les plus beaux discours ou maîtrisent l’art simplificateur de la propagande. La disparition du lieutenant-colonel Raymond Montaner et ma démission de la préfecture de police ont définitivement clos mes recherches sur ce sujet. La co-responsabilité du FLN pour ce qui concerne la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 ne fait plus aucun doute pour celles et ceux qui portent un « regard vraiment lucide » sur les faits. Il suffisait de dire la Vérité ; c’est chose faite ; elle se manifestera tôt ou tard au grand jour et je suis sur ce point très optimiste.
Concernant Star Wars et les jedis, j’avoue que je n’aurais jamais imaginé écrire un livre sur ce thème n’étant pas un inconditionnel des films sans y être pour autant insensible. J’ai centré mon étude sur la chevalerie jedi, parce que celle-ci se trouve à la rencontre d’univers que j’apprécie, la culture et les arts martiaux japonais (que je pratique et enseigne) et la série de romans de science fiction de Frank Herbert, Dune. Ce sont à mes yeux, mais pas seulement, ces solides fondations et références culturelles qui donnent à Star Wars son énergie, sa force (si j’ose dire). George Lucas est un homme cultivé et bourré de talents. Star Wars est un sujet passionnant lorsqu’on tente d’en comprendre le pourquoi-et-le-comment.

Votre livre traite de la chevalerie jedi et des samouraïs et vous leur trouvez trois dénominateurs communs : l’orientalisme, les médiévalismes (au pluriel ?) et les arts martiaux. Pourquoi ?
En réalité, j’ai essayé de comprendre les raisons (autres que commerciales et de communication) du succès de la mythologie Star Wars. L’orientalisme et les médiévalismes européens et japonais sont des ingrédients fondamentaux de la filmographie. Personnage central de la saga, le jedi est une figure composite, un amalgame de la représentation romantique du samouraï et du chevalier, deux types de héros qui partagent en apparence un certain nombre de traits communs : une âme généreuse, un attrait pour les formes nobles et civilisées de combats, le rejet de la violence, considérée comme un ultime recours, la courtoisie et le contrôle de soi. Le jedi est également un personnage attirant pour son exotisme. Le “japonisme” est un élément important de l’univers Star Wars, à tel point que George Lucas souhaita un temps faire interpréter le film en japonais (avec sous-titrages en anglais) pour accentuer l’étrangeté de cet univers extra-terrestre et de ses habitants…. Il faut bien garder en mémoire qu’au moment de l’écriture du premier scénario au début des années 1970, les avancées de l’historiographie sur le Japon et l’engouement populaire en Occident pour les cultures asiatiques et les arts martiaux ne permettaient pas de se faire une idée exacte des samouraïs tels qu’ils furent réellement, on avait (et on a encore) tendance à les idéaliser.

La représentation du samouraï de George Lucas est celle des films nippons de l’après-guerre, à savoir une réappropriation récente de l’image du guerrier japonais, épurée des aspects « militaristes » et répondant aux attentes d’un pays vaincu, empreint de la nostalgie de l’époque d’Edo (période de stabilité, de paix et d’harmonie entre Japonais et d’effacement du pouvoir impérial, interrompue brutalement par l’immixtion des puissances occidentales) et en quête d’un modèle de héros viril et respectable. Cette idéalisation, très proche de la nôtre à l’endroit des chevaliers courtois et autres paladins, est le pendant japonais du médiévalisme occidental.

En outre, le concept de « Force » comme énergie universelle et immanente flirtait à l’époque avec les pratiques (toujours) à la mode du yoga indien ou des arts martiaux sino-japonais. Or, en Occident, les arts martiaux et les spiritualités asiatiques sont le résultat d’un mouvement de transfert culturel plus ancien, fait pour partie de rejet des valeurs du christianisme, remontant aux premiers pas de la colonisation des Européens en Asie. Les mouvements intellectuels indianiste et orientaliste sont progressivement sortis du cadre étroit et élitiste des milieux universitaires pour se populariser par le truchement des mouvements ésotériques, puis massivement au XXe siècle, par le médium des moyens modernes de télécommunications et l’intensification des échanges économiques et culturels de par le monde.

Le lightsaber-tate, comme vous l’appelez, a-t-il vraiment quelque chose en commun avec le kendô ?
Ainsi qu’ils sont dépeints dans la saga, les jedis sont des chevaliers « archéofuturistes » (le néologisme est de Guillaume Faye). Savant mélange d’archaïsme et de modernité : ils sont l’élite morale de la lointaine galaxie à mi-parcours entre le chevalier courtois médiéval et le casque bleu contemporain. Le sabre-laser est un autre trait archéo-futuriste. Cette arme est le symbole et le marqueur social de leur état de chevalier, mais elle est aussi un objet archétypal : dans l’imaginaire collectif le sabre ou l’épée est l’attribut du courage (lequel sous-tend de hautes valeurs morales). Surtout, le sabre reste fondamentalement une arme de guerre.

Depuis l’apparition de la métallurgie, le sabre ou l’épée étaient aussi réputés pour leur aura de magie, leur charge d’énergie, leur force spirituelle ou leur dimension religieuse ou sacrée. Source de supériorité sur le champ de bataille, l’armement en fer est le produit de savantes et secrètes techniques de fabrication. Le fer, le feu, le secret de la forge… En un mot, l’alchimique transformation de la matière et de celui qui la travaille (par un parcours initiatique élevant spirituellement l’individu, ce qui correspond à notre représentation idéale du chevalier). Pour toutes ces raisons, le sabre-laser, tout droit sorti de l’imagination des créateurs de Star Wars, frappe notre inconscient et projette en nous des clichés parlants : magie, mystère, chevalerie…

Dans la filmographie, les combats au sabre-laser sont finement chorégraphiés, esthétiquement soignés et spectaculaires. Nous sommes évidemment à des années-lumières des affrontements sanglants du Japon féodal : ce sont des duels du monde du divertissement, hérités des films de capes et d’épées occidentaux et japonais (chanbara) et de l’escrime de cinéma (ou tate, qui se prononce « taté »). Au Japon, le déclin et la disparition soudaine de la classe des samouraïs a ouvert la voie à une “sportivisation” jusqu’alors rampante et à la “spectacularisation” des arts guerriers, et sans ce processus, les arts martiaux modernes n’auraient certainement pas pu voir le jour. Le lightsaber-tate, ainsi que je l’appelle en référence à l’escrime japonaise de spectacle, se situe dans la continuité de cette évolution. Des passerelles ont toujours existé entre divertissement et techniques (supposées) réelles de combat. À telle enseigne que le chanbara a glissé du divertissement filmique vers un sport de type martial éponyme, créé au Japon en 1971, sans oublier les écoles d’escrime cinématographique. Même si les duels de sabre-laser s’apparentent plus sur la forme à ces catégories de sports de combat ou récréatifs, George Lucas aime à dire que l’escrime des jedis prend principalement pour modèle le kendô, un art martial moderne dérivé du kenjutsu, l’escrime traditionnelle de la période des samouraïs. Il est vrai que le second duel opposant Dark Vador à Obi-Wan Kenobi, à l’épisode IV, auquel nous consacrons un chapitre, revêt (si on le compare aux autres face-à-face de la filmographie) une dimension autre que cinématographique. Le combat frontal, quasi privé de fluidité et d’une sobriété esthétique (armure ou amplitude des vêtements et formes épurées des sabres) s’inspire nettement du kendô. Le kendô est une forme régulée des arts martiaux, centrée sur l’essence et l’interprétation moderne de l’esprit des samouraïs. Tel qu’il fût pratiqué par les anciens maîtres, cet art ne laissait aucune place à la superfluité et se concentrait sur la maîtrise du ki . Ce duel de maître à maître est, en faisant abstraction des effets spectaculaires (heureusement peu nombreux dans cette scène) et de minimes incohérences, probablement de toute la saga le plus respectueux de l’esprit du budô.

En revanche, les duels de la deuxième trilogie, ceux des épisodes I à III, sont des chorégraphies se situant indéniablement dans la continuité du chanbara et de l’escrime de cinéma, et la supposée ressemblance avec le kendô (ou de tout autre arts martial tout aussi prestigieux) est un argument de marketing. La large popularisation des films d’actions asiatiques et des jeux vidéos à grands effets spectaculaires et visuels ont certainement influencé la chorégraphie et les « techniques de combat au sabre-laser » qui visent un public plus jeune (l’objectif est de séduire une nouvelle génération de consommateurs). En dépit des allégations de George Lucas et Nick Gillard (en charge de la coordination des cascades de la filmographie) : l’influence du kendô pour cette nouvelle trilogie a été surévaluée au bénéfice d’une politique de communication et au détriment de la réalité des faits.

En somme, Star Wars repose sur une série de constructions, de reconstructions et de jeux de miroirs entre le Japon et l’occident ?
C’est exactement cela. D’où l’intérêt « d’un éclairage historique sur la question apporter…. », comme aurait pu le dire Maître Yoda.

Rémy Valat, merci à vous et… « que la Force soit avec vous ! »

Le kendô de maître Obi-Wan. Jedis et samouraïs : orientalisme, médiévalismes et arts martiaux, préface de Philippe Randa, éditions Dualpha, collection patrimoine du spectacle, 247 pages avec illustrations, 29 euros, sortie le 14 décembre 2017.

Photos Remy valat dans photo ou image

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