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Métamag au cinéma : My cousin Rachel ou de l’ambiguïté des passions gothiques anglaises

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Métamag au cinéma : My cousin Rachel ou de l’ambiguïté des passions gothiques anglaises

Michel Lhomme ♦
Philosophe, politologue .

Angleterre, début du XIXème siècle, Philip, un jeune noble anglais, apprend la mort mystérieuse de son cousin en Italie, survenue peu après son mariage secret avec la jeune et jolie veuve Rachel. Il n’a qu’une idée en tête : découvrir les véritables raisons de sa mort afin de le venger par tous les moyens. Mais la visite inattendue de cette nouvelle cousine dans le Devon va tout bouleverser.

Il faut aimer les atmosphères anglaises. Le cousin de Philip meurt peu de temps après son mariage avec Rachel. Une fortune est en jeu. Le jeune noble anglais est convaincu que Rachel n’est pas pour rien dans cette disparition opportune puisqu’il avait reçu une lettre d’Italie de son cousin lui disant qu’il soupçonnait sa femme de l’empoisonner. Le jeune homme va alors décider de venger coûte que coûte la mort de son cousin en invitant et en recevant chez lui la veuve Rachel. Mais elle n’est pas la femme qu’il s’était tant de fois imaginé et il finit très vite par tomber amoureux d’elle. Celle-ci va peu à peu l’envoûter à coup de tisanes suspectes et le troubler de plus en plus au point qu’il perdra totalement pied, se mariera et léguera toute sa fortune.

Après My Cousin Rachel, on sort de la salle dans le doute le plus total : Rachel était-elle coupable ou innocente ? Le pari serait donc réussi pour le réalisateur sud-africain Roger Michell qui s’était justement juré de filmer l’ambiguïté du roman éponyme de Daphné du Maurier . Pas si certain que cela. On s’interroge effectivement durant la projection sur la possible culpabilité de l’héroïne mais on ne parvient jamais à totalement la cerner y compris jusqu’à la surprenante séquence finale.

Toute cette histoire est centrée sur une étrangère envoûtante, toute de noir vêtue, dont la personnalité mystérieuse attire et même fascine ! Roger Michell, réalisateur du Coup de foudre à Nothing Hill (1999) a tourné ce film avec l’idée de maintenir jusqu’au bout ce doute sur la culpabilité de Rachel et la sincérité de son amour-passion pour Philip. Tout l’attrait de la rencontre entre la cousine et Philip Ashley va se situer dans cette relation complexe, pleine de surprises et de changement de ce couple troublant. Le film balance ainsi de manière déséquilibrée entre la compréhension, la gentillesse de cette veuve et son côté supposé démoniaque. De même que le livre de Daphné du Maurier se déroule au XIXème siècle mais a été écrit en 1951, My Cousin Rachel joue aussi mais sans l’avouer sur le décalage des codes du thriller psychologique contemporain proposé dans le contexte historique de l’Angleterre provinciale et gothique du dix-neuvième.

Rachel Weisz interprète le rôle principal en optant pour la subtilité psychologique : elle n’a pas décidé si son personnage était coupable ou victime et son réalisateur réussit à dégager de l’actrice la petite part d’ombre que l’on trouve dans bon nombre de ses films comme The Fountain de Darren Aronofsky (2006), The Lobster (2015) ou encore The Constant Gardener (2005, Oscar du meilleur second rôle féminin). L’aller-retour des sentiments ambigus des personnages est ainsi constant pour le spectateur comme s’il se retrouvait lui-aussi sous la coupe de la redoutable cousine dans une romance déguisée profondément british avec sa peinture des Cornouailles du XIXème siècle et ses intérieurs de petits châtelains campagnards. L’ouvrage de Daphné du Maurier avait déjà été adapté à l’écran par Henry Koster en 1952 avec Olivia de Havilland et Richard Burton. Nonobstant, le film de Michell demeure trop académique et peu audacieux dans les moments de crise des personnages.

  My cousin Rachel – 1952 – Olivia de havillandLa romancière Daphné Du Maurier est un auteur qui a toujours fasciné les metteurs en scène et particulièrement Hitchcock qui adapta à plusieurs reprises ses œuvres caractérisées par des portraits d’une grande modernité psychologique d’hommes et de femmes plongés dans des relations souvent obsessionnelles. On connaît la célèbre adaptation de sa nouvelle les Oiseaux qui décrivait métaphoriquement les bombardements de la Luftwaffe sur l’Angleterre, son roman Rebecca qui pourrait d’ailleurs très bien être considéré comme une première version littéraire de Ma Cousine Rachel, sans oublier la Taverne de la Jamaïque. Tous les récits de Du Maurier sont hautement cinématographiques et le thriller psychologique remarqué de Nicolas Roeg Ne vous retournez pas était également inspiré d’une histoire tirée de son œuvre. Dès sa publication, My Cousin Rachel, huitième roman de la Du Maurier est devenu l’un des récits les plus populaires de l’écrivaine. Cette histoire d’amour fou a captivé car elle tourne autour du fait de savoir si Rachel est bien une meurtrière ou simplement une femme qui revendique sa liberté et son indépendance. Daphné du Maurier prouvait ici sa fine connaissance de la psyché humaine et de la complexité de l’existence des femmes fortes et intelligentes, ces femmes qu’elle a toujours enviée et aimées secrètement et dont elle fit partie.

Roger Michell

On plaint dans le film le jeune aristocrate luttant pour savoir si la belle veuve de son tuteur l’aime vraiment et si elle est vraiment la femme de ses rêves ou rien d’autre qu’une prédatrice cupide ce dont est convaincue fortement Louise, l’amie d’enfance toujours éprise de Philip. Tout comme dans le célèbre film d’Hitchcock, les personnages ne sont donc pas ce qu’ils paraissent être et les raisons de leurs actions sont encore moins évidentes mais c’est là que le bât blesse car justement Roger Michell n’est pas Hitchcock et là où le génial metteur en scène britannique savait magnifier l’angoisse et la tension des personnages, le réalisateur sud-africain se contente de regarder ses interprètes évoluer dans un décor un peu étouffant au milieu d’une campagne certes somptueuse mais déjà vue dans nos promenades cinématographiques anglaises. Il tombe dans l’anecdotique des décors voire la fascination de la carrure de son acteur principal Sam Claflin, au jeu peut-être un peu trop imposant en tout cas parfois en décalage avec la période du film dans laquelle est censée se situer l’action. Du coup, le film peine, son rythme est trop lent, l’intrigue paraît trop convenue et pas assez développée. Il manque le suspense implacable du maître britannique au point que cela se termine presque comme une bluette digne d’un roman Harlequin qui se serait perdue dans les bras d’une tueuse de sang-froid vénale et calculatrice. La quête de vérité ne prend pas vraiment. Certes, le dernier quart d’heure nous a réveillé avec son final surprenant au bord de la falaise auquel on ne s’attend pas mais cela arrive trop tard pour sauver l’ensemble.

Le réalisateur n’est pas parvenu à filmer cinématographiquement l’ambiguïté qui était pourtant son projet initial car il est resté trop littéraire dans une sorte d’anachronique décor de Jane Austen postfreudien. Certes, ce n’est pas un mauvais film car pour une fois, c’est un film sans effets spéciaux ou commerciaux, un film intimiste pour anglophiles chevronnés mais cette anglophilie est trop convenue et prévisible pour se laisser totalement apprécier.

Cette adaptation nous aura donné l’envie de voir la version de 1952 et bien sûr de revoir le génial Rebecca d’Hitchcock. En tout cas, avec My Cousin Rachel nous n’étions plus dans le thriller politique ou sociologique mais dans la psychologie en costumes ayant pour toile de fond les propriétés terriennes des jolis manoirs anglais et en filigrane la sexualité, l’émancipation et le statut social des femmes dans la société patriarcale britannique de l’époque de la reine Victoria.

 

 

Mais au fait : peut-on vraiment connaître quelqu’un et encore moins une femme ?

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