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Végétariens : un dogmatisme au service de la surconsommation ou la recherche de bonnes pratiques alimentaires ?

Al Vegetarien

Végétariens : un dogmatisme au service de la surconsommation ou la recherche de bonnes pratiques alimentaires ?

Armand Launay ♦
Enseignant de philosophie.

Comme l’encens embaume l’ashram, les végétarismes croissants font planer comme un air de sacré ‒ par leurs interdits ‒ dans les cuisines de nos sociétés de surconsommation.

Ces interdits défendent-ils de saines pratiques ou, an contraire, servent-ils des dogmes au service de la consommation de masse ? Le végétarien est-il un Gandhi désobéissant et conscient ou l’attachant protagoniste manipulé de “The Truman show” ? Pourquoi traiter de végétarismes au pluriel… et de sacré ? Les végétarismes sont empreints de l’idée de sacré, de l’intouchable : on ne doit consommer nulle viande (définition du végétarisme). Est-ce la viande qui est sacrée ? Non, à travers elle bien la vie qu’on célèbre.

C’est ce que montre le végétalisme interdisant, aussi, de consommer les produits issus du vivant (lait,œufs, miel…). Plus proche des ors du sacré, le véganisme, quant à lui, prône l’absence d’exploitation du vivant (peau, graisse…). Les végétarismes portent dans leur soif d’absolu, d’idéal, une haute opinion du vivant. Pourtant, ces idéologies, touchant plutôt les pays anglo-saxons, font débat. L’ouverture d’un débat et de problématiques.

La question végétarienne est débattue depuis l’Antiquité hindoue et européenne (notamment Pythagore et Plutarque).

Les végétariens n’ouvrent pas le débat mais ont le mérite de le faire vivre. Ils soutiennent une position subjective et donc intéressante car elle exprime une sensibilité, une manière d’être, une perspective sur le monde. C’est donc précisément une question morale. En effet, qui ‒ à table en famille ou un midi entre collègues ‒ n’a pas ouvert le débat en questionnant ainsi un convive : “pourquoi ne manges-tu pas de viande, c’est étrange ?” Et de se faire entretenir de souffrance animale, de morale humaine, d’élevage industriel, de santé du consommateur…

Nous traitons ces débats par trois problématiques principales.

Souffrance animale ou souffrance humaine ? La souffrance animale est un argument central du végétarisme. Il est justifié dans la mesure où il questionne les conditions de naissance, d’élevage, de nourriture et d’abattage de dizaines de milliards d’animaux chaque année. Les scandales agro-alimentaires de ces dernières années en témoignent (vache folle, grippe aviaire…). Il y a des soucis sanitaires ayant des répercussions sur la santé des hommes. Il est donc largement question de la souffrance humaine à travers la souffrance animale. La souffrance se situe aussi au niveau des émotions animales : l’animal coupé de sa mère, pressentant sa mort, frustré dans ses besoins naturels d’espace, de reproduction… La manière de traiter les animaux a des répercussions sur l’empathie de certains hommes, c’est-à-dire leur capacité à partager des émotions. Le souci des animaux est donc aussi un souci des émotions humaines.

Pour autant, pourquoi refuser de prendre le lait, et le miel, si les animaux ont une existence épanouie ? L’intérêt de l’homme pour les animaux ne peut-il pas être une raison d’en prendre soin, à l’image des chiens, adjuvants de la chasse et de la garde ? Plus encore, qui refuserait d’abréger les souffrances de certains animaux en fin de vie ? Pourquoi ne pas exploiter le cuir des animaux morts ? Le débat semble pauvre quand il s’arrête sur la question de la mort des animaux et non sur les conditions de vie de ceux-ci.Qui plus est, certaines personnes traitent d’éthique animale. Il en existe certainement une, comme a cherché à le démontrer chez les grands singes l’éthologue néerlandais Frans de Waal, dans Primates et philosophes (Le Pommier, 2008). Il a traité de réciprocité des échanges entre membres solidaires. Mais si l’auteur le fait, il faut distinguer les espèces. Certaines espèces sont capables d’empathie, grâce à une conscience, comme les grands singes. Ce sont donc des espèces dont il faut prendre un soin particulier, même sans les manger un jour. Alors, comment faire une analogie entre la vache pleurant son petit et le poisson capable de dévorer ses petits par ignorance, par appétit ? La question du respect animal mérite un débat moins universaliste et plus appliqué aux espèces. L’anthropocentrisme, l’homme comme référence centrale, trouble le débat autour du végétarisme. Il est objet d’une discussion avec quatre philosophes dans l’ouvrage de Frans de Waal. Ils demandent, globalement, si ce n’est-ce pas l’éthologie qui projette en l’animal des pensées humaines ? De même, certains végétariens critiquent l’anthropocentrisme, l’homme étant égoïste. Mais n’est-ce pas un anthropocentrisme, de leur part, que de prendre les animaux pour des êtres humains en leur attribuant nos valeurs et nos qualités morales ? En fait, il est essentiellement question de souffrance morale humaine à travers la souffrance animale. Il n’y a pas d’éthique chez le lapin visant à déterminer si le renard a mal agi en croquant la patte avant la nuque. De ce point de vue, les défenseurs du régime carné ne peuvent être accusés de ne pas aimer les animaux. Nombre d’entre eux ont des animaux domestiques. Les chasseurs privilégient même le lien avec la nature, la régulation de l’écosystème. En poussant l’argument végétarien visant à éteindre la souffrance animale, on pourrait en venir à souhaiter que les animaux ne naissent pas. Mais est-ce cela aimer les animaux ? Par conséquent, le problème se situe moins entre la différence de valeurs morales entre végétariens et omnivores que dans les conditions réelles de vie et de mort des animaux. À ce titre, la production de masse de viande est bien plus illégitime que la mise à mort des animaux par les hommes. Manger de la viande est-il mauvais ou nécessaire pour la santé ?Les hommes peuvent-ils se conserver, se réparer et se développer sans consommer de chair ? Il semble évident que les hommes ont besoin de protéines pour survivre. Pourtant, le végétarisme hindou, près d’un tiers de la population montre une autre réalité.

Frans de Waal

Que défendent alors les études diététiques ?

Il y a plutôt un consensus autour de la surconsommation de viande dans les sociétés industrielles. Les personnes soucieuses de leur santé sont invitées à consommer en moyenne deux fois de la viande par semaine, ceci pour couvrir des besoins physiques. Le végétarisme présente l’intérêt de faire perdre un surpoids, de limiter les cancers colorectaux mais ce régime n’est pas une solution miracle. La question de l’équilibre alimentaire, et donc de la qualité et de variété de l’alimentation, ne peut être
éliminée par la simple adhésion à un régime végétarien ; pas plus que par son rejet d’ailleurs. Qui plus est, peut-il y avoir une réponse universelle ? Quid des personnes exerçant un métier physique, des femmes en période de menstrues ou de grossesse, des enfants en pleine croissance, des convalescents ? Il faut porter la question végétarienne sur le plan individuel car la santé commence par un équilibre singulier, non par un dogme universel et définitif. Enfin, le plaisir est une dimension subjective indépassable. Il est peu coûteux de devenir végétarien pour celui qui a peu le gout de la viande. C’est son choix, son bon plaisir, son luxe dans une société riche. Mais pour celui qui ne peut se passer de ce plaisir, comment le lui retirer ? D’un point de vue physique, ce serait le mettre en difficulté, lui ternir l’existence. D’un point de vue moral, comment justifier l’interdiction d’un plaisir si sa réalisation ne nuit à personne ? Reprenons Spinoza : “L’appétit est l’essence même de l’homme”. L’appétit, la force qui donne à l’individu la force de se préserver, est positif. Mais il devient négatif s’il engendre une passion dépassant l’individu. Par exemple, la surconsommation de viande a des répercussions sur la santé et sur le comportement des hommes à l’encontre des animaux. Mais si l’appétit est un désir conscient, une consommation de quelque canard rouennais ou poulet de Bresse ‒ qui satisfont une gourmandise très humaine ‒ pose quel problème ? L’on peut concilier ce type de morale individuelle avec des principes moraux collectifs. On peut légitimement lutter contre les passions, la surconsommation de viande et la souffrance infligée gratuitement aux animaux. Mais il n’est pas acceptable de lutter contre les désirs individuels qui construisent les individus et leur joie de vivre ! Comment le politique doit-il traiter la question végétarienne ? Sur le plan de l’action politique, légale, quelle est la place du végétarisme ? Nous avons vu que les conditions de vie des animaux et la santé humaine sont prioritaires. L’action réside donc dans la qualité de la vie des animaux et les conditions de leur abattage ; ceci dans l’intérêt final des hommes, que ce soit la souffrance morale ou la souffrance physique, si la santé n’y est plus. Le politique doit donc prioriser la défense écologique, c’est-à-dire la reproduction des richesses naturelles. Le politique désigne les États qui doivent contrôler les conditions de vie des animaux, attribuer les subventions de la Politique agricole commune non plus aux lobbies ‒ parfois extérieurs à l’agriculture ! ‒ mais aux éleveurs, aux producteurs soucieux des animaux. Ceci serait, qui plus est,pourvoyeur  ’emplois dans les zones rurales désertifiées.

Le politique désigne aussi toute action citoyenne, c’est-à-dire que chacun doit se questionner sur la quantité, la qualité et la variété des aliments qu’il prépare et ingère. Il n’y a pas de régime tout fait qui s’applique à chacun, pas de dogme souhaitable qui défende les intérêts définitivement et de manière aveugle.Prenons, à titre d’exemple, le commerce halal (“licite”, en arabe). Des marchands se fondent sur des dogmes islamiques imposant de consommer une viande issue de l’abattage d’animaux non endormis, tournés vers la Mecque et tués en remerciant Dieu. Cette définition du licite n’interdit pas l’abattage industriel et ne détermine donc en rien la qualité de viande vendue. Cependant, le régime halal constitue et incite à la différenciation identitaire. Il y a, en ce sens, des analogies avec le végétarisme qui se constitue en mouvances, autour de pratiques alimentaires et morales, en opposition avec une norme extérieure. Mais, le halal ne garantit en rien que l’animal ait bien vécu, qu’il ait peu souffert et que sa viande soit de bonne qualité. C’est-à-dire que les prescriptions alimentaires islamiques, comme l’interdit du porc, constituent une norme mais n’appellent pas à une conscience individuelle de consommer de bons aliments et de respecter l’animal en tant qu’être vivant, quel qu’il soit.

La norme peut être appliquée de manière aveugle. Les végétariens doivent veiller à ce que leur adhésion au végétarisme ne leur ferme pas les yeux sur la qualité de ce qu’ils mangent. Ils doivent veiller à ce que les labels “bio” apposés sur les paquets de céréales ne soient pas usurpés et issus de grandes industries, généreuses en produits malsains et peu soucieux des travailleurs. Dernier point politique, la surconsommation de viande impacte l’environnement.Outre la pollution issue des déchets animaux, la production de viande nécessite de produire bien plus de grains et d’utiliser beaucoup d’eau pour les animaux.Cette surconsommation de viande fait donc monter le coût de la céréale, plus demandée, ce qui est douloureux pour les êtres humains les plus pauvres. Ils se voient contraints de payer plus cher leur céréale à cause de ceux qui mangent plus de viande. Un régime plus sobre, plus proche du végétarisme, ferait baisser cette surconsommation. Le végétarisme a le mérite de nous faire réfléchir à une meilleure répartition des richesses et à une préservation des ressources naturelles.

Pour conclure, un terrain d’entente est-il possible entre végétariens et omnivores ?

Les végétarismes défendent de bonnes pratiques alimentaires. Ils permettent de faire vivre un débat antique sur le vivant et sa singularité. Le vivant est à part, on le souhaiterait intouchable et donc sacré. Mais, il existe dans ces courants idéologiques une tentation au refuge dans un cercle humain limité, qui se sent oppressé. Il existe une tentation à la fainéantise argumentative qui confine au dogme, aux débats de personnes et non d’idées.C’est ce qui explique les prises de becs, la valorisation du végétarisme comme valeur en soi, les tentatives de culpabilisation des “viandards” ou des sarcasmes contre les brouteurs d’herbe. Autant de faux débats qui nous écartent des vraies problématiques et nous allongent sur le mou divan du psy, avec nos égos souffrants ou soufflants. L’adhésion ou le rejet des végétarismes ne nous dispense, en aucun cas, d’une réflexion sur le contenu des débats où la synthèse est souvent rejetée comme impossible. Pourtant, l’intérêt n’est pas d’être végétarien ou omnivore, mais de prendre soin de sa santé en privilégiant la qualité à la quantité de la viande. L’opposition ne se trouve pas entre végétariens et omnivores mais entre personnes agissant pour leur santé et les autres avalant tout produit industriel ou, pour beaucoup d’êtres humains, ce que la nature leur permet de trouver pour survivre.

Le sacré réside dans la vie, pas dans des valeurs considérées comme indiscutables, telles des dogmes religieux ou profanes qui nous divisent souvent. Le danger de la rhétorique végétarienne est de culpabiliser les assiettes, de susciter souvent le rejet, de crisper le débat autour d’adhésions à des dogmes

.C’est, en somme, un beau service rendu à l’industrie agro-alimentaire que de rejeter dans son giron les consommateurs et de faire oublier que la réponse se situe dans la quantité et la qualité de ce qui est mangé ! Donc dans une opposition à une production de masse ! Que Krishna nous vienne en aide !

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