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Johnny, c’était le temps des copains !

Halliday Salut Les Copains

Johnny, c’était le temps des copains !

Michel Lhomme ♦
Philosophe, politologue.

Jean Ansar a vu juste dans l’hommage unanime des médias à Johnny Hallyday et nous partageons largement son point de vue. Reste à comprendre le paradoxe d’un hommage politique à la Madeleine et de l’émotion populaire des Champs-Elysées ou de Marnes-la-Coquette. Les pleurs populaires et les hommages politico-médiatiques n’ont pas effectivement la même dignité. Johnny Hallyday ne sera pas enterré au Père Lachaise ou au Cimetière Montparnasse mais sur l’île de Saint-Barthélemy, île par excellence du système et des VIP, celle des parvenus, des magnats russes et où les nègres de Saint-Martin pourtant tout proche sont quasiment interdits de séjour.

Aussi n’y avait-il pas un Johnny politique, un Johnny idéologique que les médias se gardent bien dans l’euphorie funéraire ambiante d’analyser ?

Née le 15 juin 1943, la superstar de la variété et du rock français ne s’est pas fabriqué tout seul. Qu’on soit bien clair : ce que nous allons dire n’enlève rien au talent et au professionnalisme hors pair de Johnny dans le milieu du show bizz. Hallyday vient de s’éteindre à 74 ans mais il aura travaillé jusqu’au bout et nous aimons les bosseurs. Il avait révélé au printemps dernier être atteint d’un cancer du poumon, qui l’a finalement emporté.

Depuis quelques semaines, son état de santé donnait des signes alarmants de dégradation et on l’avait vu visiblement fatigué pendant la tournée des Vieilles Canailles, en juin et juillet derniers.Pendant cette dernière tournée, il s’était produit le plus souvent assis et il avait été hospitalisé quelques jours après le dernier concert. Johnny laisse donc d’abord cette image d’un travailleur, d’un homme courageux au grand cœur, un bon mec, fidèle en amitié. Chapeau l’artiste ! Sa carrière reste phénoménale,enregistrant plus de mille titres, composant une centaine de chansons et vendant à lui tout seul 110 millions de disques. Mais reste qu’au départ, Johnny ne fut  qu’un produit marketing, bankable pour la presse et la variété française car c’était quoi au juste le temps de Johnny ? C’était tout simplement le «temps des copains», identifié comme tel avec Salut les Copains, un copinage qui permettra de sortir doucement de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre d’Indochine, puis ensuite des «événements» d’Algérie en donnant l’illusion que la société abhorrait l’engourdissement. C’était le temps des copains mais aussi d’une certaine occupation, celle du plan Marshall pour l’Europe où le modèle américain traçait pour la France les voies à suivre .Aussi la musique française se devait-elle à cette époque de fabriquer des ersatz: Jean-Philippe Smet devenait Johnny Hallyday, Claude Moine prenait le nom d’Eddy Mitchell et le Niçois Hervé Forneri se voulait rocker sous le nom de Dick Rivers. Plus tard, une marchande de bonbons à couettes habillée de jupes écossaises se mettrait à chanter également puisqu’il fallait bien que les filles trouvent aussi leur place dans les écoles qui n’étaient pas encore mixtes. Ce sera Annie Chancel qui deviendra Sheila, prénom anglo-saxon comme les autres.

En Europe, à l’époque, il n’y avait à peu près  dans la variété que les Italiens qui essayaient à quelque chose près, de conserver leur culture, leur façon d’être en conservant leurs noms péninsulaires. Mais pour la vielle Gaule d’Astérix, on baptisera des Johnny et des Eddy à la pelle sur les fonds baptismaux d’églises de plus en plus désertées. Johnny eu du culot, pour se produire sur scène en rocker mais fils d’artiste,faisant déjà de la publicité pour Jean Mineur à onze ans, on l’entraîna à fond dans les coulisses à imiter Elvis et à comprendre l’urgente nécessité d’importer en Europe le rock’n roll.

A cette époque, tous les samedis, les bals populaires étaient prisés mais c’était pour entendre jouer de l’accordéon sur fond de musette ou de bagarres villageoises. Il fallait donc envisager d’importer des batteries et des guitares électriques et se mettre en bandes générationnelles pour cibler mieux les produits. Il fallait absolument jouer à l’« américain » de manière grégaire et sans patois. Le temps des copains, c’était aussi le temps des blousons noirs et de la Harley Davidson. Nous avons particulièrement relevé l’hommage donné par Sheila à Johnny en plein concert au casino de Paris  car les textes des chansons de Sheila parlaient justement deL’école est finie exprimant ainsi mais en chantant avant les barricades de 68 son dégoût d’une école trop ancrée dans les représentations de l’avant-guerre,dans la rigidité autoritaire et surtout la culture livresque. La liberté de demain ce sera donc l’école des crétins. Le terme « copain » fut d’ailleurs utilisé par Sheila ad nauseam: «Vous les copains, je ne vous oublierai jamais, et dou-a,didi, didi dom, didi dou...». En fait, Johnny fit son chemin dans cette ambiance yéyé mais un peu plus violemment car il ciblait plutôt les potes aux santiags et aux ceintures de métal. Il dut d’ailleurs pour cela se viriliser à coups de lames de rasoir ou de gants de boxe au Palais des Sports. C’est qu’il se devait en effet d’affirmer la place dans la société nouvelle du mâle hétéro. Mais n’oublions pas tout de même qu’à la même époque, il y avait sur la«Rive gauche» parisienne place encore pour de la véritable poésie engagée avec la voix solide de Claude Nougaro, celle rugueuse de Barbara, l’anarchisme de Léo Ferré, le Potemkine de Ferrat ou les grivoiseries de Brassens. Johnny, c’était effectivement autre chose que sur les ondes commerciales, la «vague yé-yé» des oreilles adolescentes.

Conformiste était la variété française, conformiste elle le restera avec un Johnny qui astucieux et intelligent naviguera habilement au grès des vagues sans jamais prendre une quelconque position politique dans les grands débats du moment contrairement par exemple à un Michel Sardou qui représenta le parangon d’une réaction droitière. Johnny Hallyday soutiendra Chirac contre Le Pen parce qu’il se voulait forcément humaniste et surtout du côté du manche. L’idée libérale que l’argent, issu du dur labeur, n’était qu’une juste récompense sans nécessité de redistribution fiscale, était chez lui assez répandue. Ce n’est pas pour rien qu’on choisit en effet de vivre à Gstaad ou à Saint-Barth. D’autant qu’il fallait aussi faire rêver les fans par des villas somptueuses. Orphelin,sa réussite apparaissait aussi comme le possible merveilleux d’une société en devenir où le facteur chance favorise dans le destin « américain » la vie d’étoile et de star. En tout cas, le petit Smet fut béni: Eddy Barclay et les hommes du marketing lui fournirent ce qu’il fallait de promotion, de répertoire à adapter, de rockers virils ou moustachus pour animer des soirées de télévisions face à Claude François conçu lui pour faire valser les midinettes ou les invertis et dont une électrocution ne nous délivra pas totalement de sa voix nasillarde qu’on entend encore parfois dans certaines fêtes. Toute cette époque était aussi le temps de Dalida aux robes si exubérantes qu’on les exposa cet été au Palais Galliera.

 

Le rockeur national est devenu un mythe français mais il est aussi avec Alain Delon le pendant masculin de Brigitte Bardot. Or, il nous prend à penser soudain que cette autre grande figure nationale, la BB risque de n’avoir pas le droit à une Une condescendante de Libé comme l’eut cet été  Jeanne Moreau. Ainsi adolescent trop joli, Johnny s’était certes fait un look de mauvais garçon mais il n’en resta pas moins toute sa vie obéissant au star system, consommant les femmes comme la cocaïne, changeant de style comme un caméléon, transformant la «chanson» en show d’acteur pour ne pas perdre les royalties de ses producteurs et c’est d’ailleurs aussi pourquoi il resta toujours dans le vent.

Johnny, mais aussi tous les artistes qui nous ont quittés cette année, c’est en réalité toute une génération «blanche» qui s’efface progressivement sous nos yeux. Et l’on s’interroge forcément : combien de temps encore ? N’avons-nous donc pas eu le tort de placer au second plan la dissolution ethnique du pays ? Les générations nouvelles ne sont évidemment pas celles de Johnny mais avec la mort de Johnny ne découvre-t-on pas clairement et avec un certain effroi la nouvelle réalitée de la composition française d’aujourd’hui ? N’est-ce pas d’une certaine manière se jeter en pleine face la mort non pas du petit cheval mais de l’homme blanc, un verre de Kronenbourg à la main ?

 

 

En provoc  pour un autre Johnny : léo Ferre, ”il n’y a plus rien”.

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