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Brexit, l’ânerie du siècle

Brexit

Brexit, l’ânerie du siècle

Yves Marie Laulan ♦
Président de l’Institut de Géopolitique des Populations.

Fuite en avant, plongée dans l’inconnu, les qualificatifs manquent pour qualifier convenablement cette démarche absurde qui va, pendant plusieurs années, encombrer la chronique économique et politique, au détriment d’autres dossiers autrement plus importants. Ici, l’irritant le dispute à l’inutile. Le Brexit n’est pas une victoire ou un départ vers un avenir meilleur. C’est une fuite en avant qui traduit surtout le malaise existentiel d’une Grande Bretagne qui ne parvient pas à trouver sa place dans le monde actuel . L’Angleterre n’est-elle pas en train de rentrer dans l’avenir à reculons ?

En effet, depuis quelques années , desservis par une classe politique d’une médiocrité rarement atteinte, les Britanniques n’arrêtent pas de faire des sottises politiques en série. Rappelons quelques  « perles » récentes.

Pour faire taire les quelques eurosceptiques de son parti, Cameron, alors Premier Ministre a un trait de génie : organiser un référendum sur le maintien ou la sortie de la Grande Bretagne dans l’Union européenne. Il le perdra avec une courte majorité pour la sortie : c’est le Brexit . Du coup, il perd aussi dans la foulée la confiance de son parti et c’est Térésa May , -qui est à Margaret Thatcher ce qu’est Sancho Pansa est à Don Quichotte-, qui lui succède à la manœuvre1.

Pour consolider sa position dans les difficiles négociations du Brexit, la voilà qui organise, à son tour, des élections anticipées ; rebelote : elle les perd et ne se maintient au pourvoir qu’avec le douteux soutien d’une poignée d’alliés de circonstances venus d’Irlande du Nord . C’est le DPU, le parti unioniste d’Irlande du Nord qui, fort de ses dix députés, assure à Teresa May une précaire majorité2. Mais ce micro parti est aussi en mesure d’exercer un chantage permanent sur le gouvernement de la malheureuse Teresa . Et Dieu sait qu’il ne s’en prive pas.

C’est donc en position d’équilibre fragile que la malheureuse s’engage dans ces négociations effroyablement compliquées (quelques 20 000 textes à revoir) pimentées, pour préparer l’ambiance, de quelques déclarations résolument viriles : Brexit is Brexit. On s’en doutait un peu, mais ce qui va sans dire va mieux en le disant .

Et voilà la Grande Bretagne partie en guerre une fois de plus contre cet abominable continent peuplé de Français mangeurs de grenouilles (« shocking !) et d’Allemands buveurs de bière : « The Huns3 ».

Mais qu’est-ce que diable l’Angleterre espère retirer de ce départ en fanfare ?

La motivation profonde du Brexit,dit-on, est le refus de l’immigration et des migrants venus en masse du continent et, de plus en plus, d’Afrique du Nord ,voire d’Afrique tout court , où l’on voit la cause des attentats qui ont ensanglanté l’Angleterre à diverses reprises

Plus sournoisement encore, il faut y voir le rejet de l’islamisation rampante du pays. N’oublions pas que le maire de Londres, s’il vous plait, est un aimable Pakistanais musulman. Il est vrai qu’il porte admirablement le costume rayé de rigueur . Non que les Londoniens se soient massivement convertis à l’Islam, mais que, tout simplement, les Musulmans sont devenus majoritaires à Londres.

D’ailleurs , en visitant Hyde Park, on se croirait parfois dans un souk indien peuplé de turbans multicolores. Ce qui en dit long sur l’état de la société civile britannique. En bref, le mal est fait. Les attentats n’ont pas été perpétrés par d’affreux migrants venu du Pas-de-Calais à la nage ou en canots pneumatiques, mais de braves citoyens britannique d’origine étrangère, le plus souvent pakistanais, nés dans le pays, souvent depuis plusieurs générations.

La Grande Bretagne , pays admirable et longtemps admiré pour ses vertus civiques, a été visiblement ici victime d’elle-même et de son auto satisfaction. L’origine du « mal anglais » remonte clairement aux années qui ont immédiatement suivi la fin des hostilités.

Dans l’euphorie onirique de l’après guerre, l’Angleterre a été la proie d’une sorte de complexe de type Jean Yann ;’tout le monde il est bon , tout le monde il est gentil. La Grande Bretagne avait la capacité, la vocation, le devoir d’accueillir sans problèmes tous les malheureux venus du monde entier, notamment de ses ancienne colonies, le Pakistan au premier chef4, pays impossible s’il en est5. D’où des flux migratoires massifs qui ont définitivement changé le visage traditionnel de la sage Angleterre.

Autre facteur typiquement britannique qui a fortement contribué à la désagrégation sociale du pays, le fameux communautarisme naguère considéré comme le sésame ouvre -toi , la clef d’une politique d’intégration paisible. Il permet effectivement de faire cohabiter paisiblement des communautés isolées les unes des autres, tout comme des sardines mises en conserve dans des boites séparées cohabitent sereinement. C’est commode. Mais cela n’a qu’un temps. Et cela comporte des inconvénients majeurs , à la longue.

Car les populations ainsi mises en boite n’ont aucune chance de s’assimiler et de devenir des citoyens partageant les mœurs et les valeurs du pays où ils se sont implantés (ne serait-ce que par la tenue vestimentaire.

A cet égard, qu’on le veuille ou non  «l’habit fait le moine », au revers du dicton  . La tolérance poussée à l’extrême, qui autorise turbans, fez , la nikab et autres tenues exotiques, permet aux nouveaux venus de s’identifier comme différents et d’éviter de trop de mêler à la population d’accueil . Mais , en conséquence , l’Angleterre n’est plus tout à fait une nation mais, dans une certaine mesure, une constellation d’ethnies liées par la langue, la Sécurité sociale et le code de la route. Et les impôts. C’est peu.

L’Angleterre est profondément malade de cette fragmentation sociologique et ce n’est certes pas le Brexit qui va la guérir. Au contraire. Cela ne peut qu’amplifier le mal en isolant encore davantage l’Angleterre du reste de l’Europe.

La Grande Bretagne est devenue membre de l’Union européenne depuis 1973. Mais il faut se souvenir qu’elle a toujours été « l’enfant terrible » de cette Europe en perpétuelle construction, telle la tunique de Pénélope.

Dès le début, elle s’est voulue résolument en marge, à part. Car ce pays aime à vivre largement dans le souvenir de son passé glorieux. Il porte volontiers le regard partout ailleurs dans le monde, sauf sur ce qu’il a sous les yeux , au delà de la Manche, le continent européen .

Ce pays reste finalement très romantique,voire carrément schizophrène, travers caractérisé, on le sait, par le refus de voir la réalité en face.

L’Angleterre est longtemps restée très attachée à son heure de gloire , l’Empire britannique, aujourd’hui disparu à jamais. Puis, faute de mieux, elle s’est tournée vers sa pâle copie, le Commonwealth, devenu évanescente au fil du temps. Elle a alors tourné son regard vers son plus proche parent, la puissante Amérique, dans la vision d’une sorte de « fratrie anglosaxonne » naïvement imaginée, fondée sur les liens tissés au cours de la 2° guerre mondiale..

Malheureusement pour elle, cette idée du maintien de liens privilégiés avec le grand ami de la guerre est resté lettre morte. L’Angleterre tournée vers « le grand large » se retrouve piteusement seule dans le « splendide isolement »  de jadis. Car l’Amérique, surtout avec Donald Trump, se soucie beaucoup plus de son rivage tourné vers le Pacifique que de cette petite île perdue au milieu de la Manche. Les temps ont changé. Mais l’Angleterre ne s’en est pas encore tout à fait rendu compte..

En fait, il est permis de penser que l’Angleterre s’est résignée à intégrer l’Union européenne pour mieux pouvoir en entraver le développement, et le fonctionnement, de l’intérieur. En effet, une fois entrée dans l’Union européenne, à reculons et de mauvais gré, elle n’a jamais cessé de créer des difficultés de toutes sortes à ses partenaires européens et de réclamer à tout instant des compensations, des exceptions, des dérogations à la règle commune en sa faveur6.

C’est la raison pour laquelle le général de Gaulle, qui connaissait bien les Anglais pour les avoir côtoyés pendant la dernière guerre, n’en voulait à aucun prix dans le Marché Commun naissant. C’est finalement Georges Pompidou, peu porté à la méditation historique, qui les a fait entrer dans le moule européen, à la grande joie de Maurice Schumann qui avait tenu le micro de la France Libre à Londres pendant les années de guerre..

Ceci étant, sur le plan économique, l’Angleterre, qui a voulu résolument, on le sait, rester en dehors de la zone euro, poursuit benoitement pour l’instant son petit bonhomme de chemin sur un trend de croissance compris , bon an mal an, entre 1 et 2% l’an et un taux de chômage ramené à 4,5 % : de quoi, il est vrai, faire pâlir la France de jalousie. Mais c’est précisément ce petit bonheur tranquille que le Brexit risque fâcheusement de perturber gravement

L’inflation reste, certes, contenue à 3 % l’an, ce que l’on appelle  la « creeping inflation », l’infla tion rampante, qui n’a rien de dramatique tant que, précisément, elle continue à ramper.

L’ endettement reste sage en regard de la France. Mais il subsiste un déficit commercial quelque peu préoccupant et surtout une faible productivité. Ce qui est normal pour une économie dite « mûre » , c’est-à-dire largement basée sur les services, lesquels représentent quand même 80 % du PIB. Pour l’instant , les investissements restent dans l’attente et la consommation est languissante.

Ce n’est pas encore la stagnation mais cela commence à y ressembler 

En effet, cela fait belle lurette que l’Angleterre a sacrifié son agriculture au profit de son industrie au 19° siècle, puis son industrie au profit de sa finance au 20° siècle . C’est ainsi que la vénérable City of London est devenue au fil des années le véritable moteur de l’économie britannique . Mais si ce moteur se met à tousser, l’affaire va devenir grave.

Les médias se sont complaisamment fait le chantre de ces brillants jeunes gens en costumes sombres , les fameux traders qui réalisent de véritables fortunes d’un trait de plume le matin avant de quitter le bureau l’après midi vers 17 h pour aller prendre un whiskey dans les clubs chics ou le bar du coin de la rue. Mais c’est précisément là que le bât blesse.

Tout folklore mis à part , il s’agit d’un colosse aux pieds d’argile. Car avec le Brexit, nombreux sont les établissements financiers qui commencent à lorgner vers le continent , quitte à envisager de migrer vers Francfort ou même Paris, lesquels se préparent traitreusement à les accueillir à bras ouverts.

Mais ce n’est pas tout. Le secteur social britannique, démesurément gonflé avec l’Etat Providence de Lord Beveridge, a absolument besoin pour soigner ses malades et ses handicapés, de nombreux travailleurs sociaux venus majoritairement des pays de l’Est, Pologne en particulier. Ces derniers acceptent encore de faire ces tâches peu considérées et mal rémunérées. Cette main d’œuvre sociale indispensable a déjà tendance à quitter le Royaume-Uni en prévision des difficultés administratives quasi inextricables crées par le Brexit . Or il s’avère très difficile, voire impossible, de les remplacer, sauf à augmenter fortement les salaires de ces travailleurs sociaux devenus indispensables. Et alors quid de l’inflation ?

Avec le Brexit, l’Angleterre s’est clairement «  tiré une balle dans le pied »

Elle commence seulement à s’en rendre compte aujourd’hui. On murmure d’ailleurs ici ou là que si un nouveau référendum était organisé maintenant, il donnerait une majorité en faveur du maintien dans l’UE . Car l’opinion britannique est en train de réaliser que des nuages menaçants s’amoncèlent dans le ciel jusqu’ici serein de la Grande Bretagne. Mais que faire maintenant ? Le train est lancé. Il est trop tard pour faire machine arrière.

Or l’avenir n’est pas au beau fixe. Car si les Conservateurs, fortement déconsidérés, n’ont guère été à la hauteur, les Travaillistes de Jeremy Corbyn, qui n’a rien appris ni rien oublié, menacent de faire encore pire et de précipiter le déclin qui se profile à l’horizon. Ce n’est pas chez eux, ni dans leur programme qu’il faudra chercher le salut. Ce n’est pas à un malade anémié qu’il faut administrer une saignée, tel le médecin de Molière.

La « perfide Albion », entraînée par les flots tumultueux du Brexit sera-t-elle au XXI° siècle le Radeau de la Méduse d’une Europe refondée par le couple franco allemand ?. Ou sera-t-elle même contrainte de solliciter tantôt, la queue basse, horresco referens , sa réintégration honteuse dans l’Union Européenne. L’histoire a déjà vu des retournements de situation aussi réjouissantes, voire carrément cocasses. Cela promet de longues années de négociations interminables ; De quoi faire agréablement passer le temps.

1 Le reste de l’équipe gouvernementale, avec Boris Johnson, ,l’albinos effervescent , n’est pas mieux. Cet ancien maire de londres est résolument pro brexit.

2 Il s’agit de ces troglodytes d’origine écossaise ,luthériens farouches et fanatiques de l’union avec l’Angleterre. Ils ont été transplantés d’Ecosse sur le sol irlandais par Olivier Cromwell pour faire pièce aux Irlandais de souche et les tenir en respect, conformément à la devise , « diviser pour régner ».C’est réussi.

3 Contrairement aux Français , le couple franco allemand,, les Anglais restent terriblement soupçonneux envers les Allemands depuis la guerre.

4 Tout le monde n’était pas d’accord. Rappelons les imprécations prophétiques d’Enoch Powell invoquant les « revers of blood » « les ruisseaux de sang » de l’Eneide. Mais les prophètes sont rarement heureux . Il y a perdu son siège à la Chambre des Communs.

5 Encore aujourd’hui on s’y massacre à qui mieux mieux et les femmes sont aimablement traitées comme du bétail malsain.

6 Rappelons -nous le fameux « I want my money back” de Margaret Thatcher “je veux récupérer mon argent” qui avait le don d ‘irriter Chirac alors Premier Ministre, au plus au point.

  1. John Wayne
    John Wayne22 décembre 2017

    Excellent article d ‘ YML , if I may say so ……!!!

  2. Jean-Jacques
    Jean-Jacques22 décembre 2017

    Et si le Brexit se révélait être – à terme – un triomphe ? Franchement cette Europe c’est un cauchemar et une seule croissance existe : celle de la misère. Content d’avoir quitter cette Europe il y a 20 ans et d’y revenir en vacances la peine au coeur au regard des malheureux toujours plus nombreux.

  3. Robert41
    Robert4126 décembre 2017

    Brexit, to be or not to be. Il faut mieux être seul que mal accompagné, n’est-ce pas … Je ne me fais aucun souci pour l’Angleterre, elle a été souvent un modèle de démocratie et de stratégies. Elle veut quitter le continent ; tant mieux. L’Angleterre, n’est pas seule. Il y a une place forte sur le continent, qui s’appelle la Russie. Celle-ci a été humiliée par les aboiements incessants de la France et de l’Allemagne. Cette Russie aura besoin, de cette Angleterre libre et souveraine. Et puis, il est plus facile de parler entre souverains, qu’avec un syndicat européen incertain et disqualifiant par sa politique absurde et indigeste. L’Angleterre, n’est pas seule dans l’exercice … Elle est une force pour l’Europe des mécontents et il y en a beaucoup qui attendent l’ouverture d’une autre europe que celle d’une copie de l’économie à l’américaine, non parce qu’elle est américaine, mais parce qu’elle est spoliée de l’intérieur, par des cornacs financiers pratiquement sataniques, faiseurs de guerres et de conflits, avec des conséquences désastreuses pour le droit d’être semblable mais différent. Ces cornacs connus, mais que personne ne dénonce comme le terrorisme islamique, travaillent en réseaux, contaminent la finance, la politique, le marché et la communication. Ils sapent tout ce qu’ils touchent, ils le rendent malsain. L’Europe occidentale, bonne suiviste, s’est laissée manipuler et contaminer par ces mêmes cornacs, sans état d’âme, sans frontière, sans limite dans l’amoralité. Nous avons récolté le chantage et la dépendance à l’usure. Ce viatique d’escrocs a perverti une forte majorité de nos politiciens, qui par l’esprit de lucre, y exercent un carrièrisme hypocrite et un opportunisme licencieux. L’Angleterre n’est pas ce que vous annoncez avec une certaine délectation ; elle domine la langue mondiale du commerce et ses anciennes colonies, peuvent se réactiver à l’empire, car elles n’ont pas eu à subir le battle-dress à la française mais un consensus de gentleman.

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