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L’altruisme et ses déviances solidaristes 1/2

Altruisme

L’altruisme et ses déviances solidaristes 1/2

Bernard Plouvier ♦
Auteur, essayiste.

« Tout vouloir procède d’un besoin,
soit une privation, soit une souffrance »
Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation (1818)

Une partie de l’humanité reste hantée, pour le meilleur et pour le pire, par les phrases censées avoir été prononcées par le plus merveilleux des utopistes et le plus naïf : Jésus de Nazareth.

Dans l’Évangile selon Luc, de tendance paulinienne, on relève ces sentences qui ont fondé l’altruisme : « Que celui qui a deux tuniques partage avec qui n’en a pas et que celui qui a de quoi manger fasse de même » (3, 11) ; « Faites le bien et donnez sans rien espérer en retour » (6, 35) ; « Faites-vous des amis avec l’argent impur » (16, 9) et l’on pourrait multiplier les citations du même type, puisées dans les autres textes du Nouveau Testament.

On ne peut nier la profonde noblesse de la charité, qui est la mise en application de l’Agapè (Plouvier, 2014), soit l’amour de dieu-le-père de l’humanité pour ses créatures et l’amour réciproque des créatures entre elles et envers le divin paternel. Mais sa généralisation ne peut que mener au chaos économique et social. C’est pour cela que l’athée définit celui que révèrent les chrétiens comme un authentique anarchiste social. « L’attendrissement est le crépuscule de la lucidité » (Cioran, 1940).

Il peut paraître bien restrictif, voire très cynique, d’écrire : « La cause ultime de l’action [humaine], c’est l’intérêt » (Caillé, 1989). L’on comprend bien que la soif de gloire motive le guerrier, l’artiste ou l’homme politique, que l’intérêt pécuniaire stimule l’ardeur au travail, que la joie de chercher et parfois de découvrir polarise la vie du savant, comme l’espérance eschatologique fait agir le croyant. Toutefois, l’être humain est ainsi fait qu’il recherche toutes les occasions de s’aimer, de s’estimer lui-même. L’altruisme tire son origine de cette quête de satisfaction intime, où la gratuité du don s’oppose à l’égoïsme et à l’avidité.

Les théoriciens marxistes et libéraux, obnubilés par l’utilitarisme, n’y ont longtemps rien compris, jusqu’à l’époque actuelle où le Charity business est apparu comme une activité à la fois très lucrative, et fort valorisante pour ses acteurs, du moins auprès d’un public aisément dupe. C’est pour les altruistes de façade, si fréquents dans le demi-monde de la politique, de la spéculation, des multinationales et du show-business, que l’on a créé les expressions « d’égo-altruisme » et de « culte de sa propre image ».

C’est très tardivement et uniquement pour des castes fort peu honorables que se trouve vérifiée la conception marxiste de l’altruisme : « accumuler un capital symbolique » pour le négocier à terme en « un capital économique » (Bourdieu, 1979)… ou comment mépriser d’excellents citoyens en les confondant avec la tourbe des hypocrites. La phrase désabusée : « Rien n’échappe à la loi de l’intérêt, pas même, ou même surtout pas, le désintéressement » (Caillé, 1989) n’est justifiée que par l’intérêt personnel de son auteur, grâce au parfum de scandale qui procure cet instant de célébrité tant souhaité de nos jours. C’est une phrase idiote pour l’athée qui n’attend rien de personne ni d’une quelconque divinité : il donne une partie de son temps et de son argent, à son gré, sans ennuyer personne.

L’homme, en effet, se définit moins par son utilité économique ou ses goûts artistiques que par sa conscience éthique, d’où procèdent ses opinions philosophiques, politiques, éventuellement religieuses. L’intellect et l’affectivité doivent s’appuyer sur le sens moral pour donner son équilibre à la personne humaine. Tout conflit entre ces composantes provoque une névrose… et non les seules frustrations sexuelles comme l’a prétendu Freud l’imposteur.

La pratique active de l’altruisme est la meilleure solution préventive et curative des névroses. Les clergés l’ont compris depuis fort longtemps, avant que la supercherie psychanalytique ne vienne brouiller les cartes et que le mécénat d’entreprise, le Charity business et les clowns des media n’en fassent un secteur d’activité reconnu d’utilité publique (donc déductible de la déclaration de revenus).

Notre époque permet de concilier, de façon apparemment paradoxale, l’individualisme forcené avec une très grande vie relationnelle à distance, le téléphone portable et le Net permettant de faire passer une partie des interactions humaines dans le domaine virtuel. L’absence de contact direct facilite le véritable altruisme, le faux étant constamment indélicat. « Je reproche aux miséricordieux de manquer facilement de pudeur, de délicatesse, de ne pas savoir garder les distances. La compassion prend trop vite l’odeur de la populace. Surmonter la pitié, c’est une vertu aristocratique » (Nietzsche, Ecce Homo, de 1888). De nos jours, les réseaux sociaux facilitent la véritable charité, discrète, voire secrète et anonyme. C’est un bienfait inattendu de notre civilisation virtuelle.

Il existera toujours une limite à la compassion, outre le fait qu’elle s’use à force d’être sollicitée : la sympathie (passive) aussi bien que l’empathie (active) ne permettent jamais de ressentir la totalité de la douleur physique et morale d’autrui. De ce fait, est-il souhaitable, est-il logique d’aider qui ne demande rien ? L’altruisme ne devrait jamais devenir importun, singulièrement dans le cas de personnes très âgées. Se mêler des affaires d’autrui ne sous-entend nullement que l’on puisse les améliorer, mais expose souvent au ridicule.

La notion politique de « devoir d’ingérence » a été créée par des juristes au service des nouveaux maîtres pour leur permettre de piller plus aisément des matières premières en des pays réfractaires aux charmes vénéneux de la globalo-mondialisation. Partout en Afrique, au Proche- et au Moyen-Orients, l’application de cette doctrine cynique a généré des guerres civiles, des morts par centaines de milliers, mais aussi de très utiles destructions, puisque le cycle dégâts-reconstruction est générateur de gros bénéfices. « Nul n’aime les missionnaires armés » a dit Maximilien Robespierre, et cela reste vrai, fussent-ils armés d’un simple code civil ou de machines du génie civil. Ce trop fameux devoir n’est qu’une grotesque parodie d’altruisme ; c’est, en réalité, un très hypocrite report sur le domaine politique des conditions d’accès à des marchés jusque-là fermés.

Il est probable que la prédisposition à l’altruisme, soit la mise en sommeil, au moins temporaire, de l’égoïsme, soit génétiquement programmée. L’observation permet d’affirmer qu’il est des familles nettement moins égoïstes que d’autres. Dans ce comportement, bien plus que pour d’autres, le libre-arbitre et la transcendance de chacun interviennent de façon considérable, en fonction de l’humeur individuelle et de critères personnels ou de l’ambiance collective et des événements politiques et sociaux : les temps de guerre et de révolution servent de révélateurs, opposant, de façon quasi-caricaturale, les égoïstes forcenés aux altruistes.

  1. Européen
    Européen16 janvier 2018

    Bonjour Dr Bernard Plouvier,

    en tant qu’athée, de quelle morale vous prévalez-vous, s’il y a précisément dégénérescence ou renversement morale ?
    Avez-vous une conception nietzschéenne de la morale, reposant sur l’ordre naturel ?
    Je vous ai pas mal lu, et cette question me revenait souvent, j’espère que vous aurez le temps de m’éclairer. Merci.

    • Plouvier Bernard
      Plouvier Bernard16 janvier 2018

      Non, je ne suis pas nietzschéen… ce qui nous mènerait à entrer dans les rapports de Friedrich avec la préhistoire du nazisme

      Ma morale est un mélange de celles de Schopenhauer et de Kierkegaard (sans le christianisme)
      – du genre : Honneur, Devoir, Équité … en sachant qu’il s’agit de valeurs idéales, pas forcément applicables à tout moment et en toutes circonstances

      – Soren K. (hors périodes de mélancolie) avait fait un ouvrage illisible (Ou bien, ou bien…) qui se résume en une phrase sensée : Ou l’homme vit en étant dominé par le sens éthique, ou bien il vit en étant dominé par le sens esthétique (et il existe une esthétique des convictions politiques ou – pour certains – religieuses), les deux sens entrant très volontiers en conflit

      – en fait, ma formule de vie pratique, je l’ai tirée à 16 ans d’une mauvaise pièce d’Alexandre Dumas (père) : Le sphinx rouge , où l’on trouve une phrase qui permet de bien vivre au milieu de professionnels souvent arrogants, voire franchement paranoïaques (le milieu des universitaires, des médecins & des directeurs d’hôpitaux) : “Modeste quand je me juge, orgueilleux quand je me compare”
      L’athée reste probe par orgueil , n’attendant rien de surnaturel
      En outre, devenu vieux, je n’attends rien de personne , raison de plus pour agir aussi bien que possible pour ne pas déchoir à mes yeux.

      Bref, de quoi faire hurler un “directeur de conscience” !
      Bien cordialement

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