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1918-2018: il y a cent ans mourait la vieille Europe…Dernière année d’un grand anniversaire

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1918-2018: il y a cent ans mourait la vieille Europe…Dernière année d’un grand anniversaire

Michel Lhomme ♦
Philosophe, politologue.

Il faut avoir lu attentivement depuis des années Oswald Spengler ou Pierre Drieu la Rochelle pour comprendre que depuis la fin des guerres napoléoniennes et le début de la Première Guerre mondiale, l’Europe n’est plus qu’un tour de force sémantique pris au piège du pouvoir et de son instrumentalisation par les élites comme par les classes les plus humbles.

Tout ne se serait-il pas déjà joué en effet au dix-neuvième siècle, en des années folles de changements brusques qui firent que les Européens cherchèrent alors à prendre rationnellement le contrôle technique de leur vie et de leur destin et abandonnèrent par pessimisme tragique schopenhauerien les Dieux.

Les milliers de morts sur les champs de bataille des mornes plaines provoqués par les guerres napoléoniennes, la misère et les épidémies furent le dénominateur commun de cette Europe de la souffrance et des Misérables du dix-neuvième siècle. Après la déroute de l’Empereur à Waterloo, l’ombre de Bonaparte pèse lourdement sur le continent européen qu’il aura embrasé après avoir tout de même réussi à liguer toutes les puissances européennes contre lui. C’est en définitive un petit corse impérial de type jupitérien qui fomenta la collaboration nouvelle entre les États européens et qui matérialisera ainsi l’organisation du monde à venir en un système de congrès et de conférences internationales. Le système des relations internationales se concrétisa en un réseau d’institutions dont l’objectif premier était de résoudre à travers la coopération pacifique les conflits. Cette idée de « concert européen » normalisa très vite un rassemblement possible des pays européens dans le but d’atténuer leurs différences et leurs inimitiés.

De fait, l’influence de Napoléon donna lieu à une réorganisation efficace de l’administration, du recrutement des troupes, à la collecte de l’impôt , favorisant de fait le renforcement et la stabilité des États-nations modernes. La rationalisation économique et l’uniformité technique vont très vite se substituer aux coutumes traditionnelles et aux privilèges anciens en étendant partout la bureaucratisation avec des ronds de cuir à la Courteline aux multiples tampons. En même temps, le pouvoir de l’Église se réduira à la portion congrue donnant accès à un processus de sécularisation unique dans l’Histoire, l’Europe devenant le premier continent athée de l’Histoire. ll y eut certes au début du vingtième siècle un réveil religieux de quelques modernistes ou de nouveaux convertis à la Claudel ou à la Gide mais ils ne purent arrêter les effets dévastateurs de la sécularisation des consciences : le mal de l’Église était fait, un fils de pasteur sans doute mal éduqué cria Ecce Homo et la putain du Vatican ne pouvait se racheter, quoiqu’elle fasse , sauf peut-être avec Charles Maurras mais qu’elle s’empressa pourtant d’excommunier !

Après la période napoléonienne, durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, il y eut comme une accalmie, une période relative de paix et de prospérité sur fond d’affairisme bancaire et de canal de Panama. Entre le Congrès de Vienne et le déclenchement de la Première Guerre Mondiale, les conflits sur le continent furent limités à de courtes guerres localisées et spécifiques comme celles de Crimée qui toutes aboutiront dans leur majeure partie à la conclusion de traités internationaux signés au bord des grands lacs suisses ou dans les palaces de quelques villes d’eau. L’Europe de la seconde moitié du dix-neuvième siècle ne fut donc pas tellement celle des casernes mais plutôt des torves, des Talleyrand ou des Disraéli, à savoir celle des grandes écoles diplomatiques. Ainsi, le système des Congrès et des Conférences fonctionna jusqu’à la catastrophe de la Grande Guerre, jusqu’en 1918.

Durant cette période, la monarchie européenne se maintint plus ou moins bien dans des cérémonies élégantes à la Sissi ou décadentes à la Louis II de Bavière mais pas l’absolutisme puisque bientôt les révolutions apporteront leurs réformes constitutionnelles de type libéral à la Russie ou à l’Espagne. Dans le même ordre d’idées, on assiste à l’émancipation réelle quoique limitée de grands secteurs de la population opprimée, comme les esclaves (1848), les femmes, suivie de toute la classe ouvrière, à travers l’organisation et le développement des syndicats et des grèves. Nous voyons ainsi apparaître petit à petit le germe du futur État Providence et la popularité croissante des idées socialistes et des politiques de gauche. De nombreux pays institueront déjà au dix-neuvième siècle le suffrage universel pour les hommes et on voit même dans les campagnes et chez les vignerons les paysans se politiser aussi en discutant dans les cafés du progrès électrique ou de Proudhon.

Que l’on relise les grands romans réalistes et naturalistes français de Balzac, Maupassant et Zola, on voit à travers le portrait d’anonymes une époque réelle de «grande transformation » à la Karl Polanyi. L’homme petit à petit prend le contrôle de la nature, s’affranchit de la vitesse et du cheval, globalise le commerce par les premiers grands magasins comme Au Bon Marché ou La Samaritaine, lit quotidiennement une presse critique et variée. La fin des Empires européens des Amériques, l’unification italienne et allemande, la modification de l’équilibre des forces avec la domination britannique sur les mers et le commerce posent les bases d’une nouvelle relation hégémonique de l’Europe avec le reste du monde.

Le désir des nouveaux États-nations d’atteindre le pouvoir et de l’exercer sur les autres continents entraînent l’idée folle d’une puissance mondiale et d’un gouvernement mondial, faite d’aspirations passéistes de gloire ou d’honneur qui trouveront leurs expressions bellicistes à travers la diffusion de toute une série d’idéologies nationalistes qui justifieront la colonisation de territoires en se basant sur l’idée fausse d’une supériorité européenne de la race et de la raison. La consolidation de l’État-nation moderne et les identités patriotiques se consolideront par la diffusion et l’imposition drastique d’une langue écrite (souvent l’Anglais ou le Français), apprise de force à l’école laïque et obligatoire, généralisation de l’école primaire à tous et développement de la presse populaire qui apporteront les argumentaires idéologiques à cette vocation impérialiste des États européens de la première moitié du vingtième siècle à vouloir dominer et dire le monde.

Dans la première moitié du vingtième siècle, on voyait à Pondichéry, Abidjan, à Tahiti ou en Guyane des organisations missionnaires qui profitaient encore de l’hégémonie globale de l’Europe pour poursuivre des œuvres d’évangélisation forcée au mépris des cultures locales dont les enfants et les adolescents n’avaient pas le droit de parler leur langue dans les cours de récréation. On pratiquait aussi à la Malraux, la violation des sépultures anciennes ou des temples pour en rapporter des objets sacrés soudain transformés en objets d’arts pour les vitrines des grands musées de l’homme primitif. On construisit de nouvelles capitales sur le modèle de Paris ou de Rome assuré que Buenos Aires serait par exemple la nouvelle Athènes américaine du siècle à venir. L’Europe n’avait donc pas peur alors de sa supériorité mais les rivalités internationales s’intensifièrent à mesure que l’expansion des possessions européennes d’Outre-mer commençaient à se jalouser. Dès le début des années 1900, il y eut une accélération de la croissance économique qui venait se manifester par l’augmentation de la production et des ventes d’armes de la part de gouvernements qui ne cachaient plus désormais leurs ambitions et leurs volontés hégémoniques et impérialistes.

Finalement, c’est la Première Guerre Mondiale qui mit fin à ce siècle d’hégémonie européenne sur tout le reste du monde dont on peut encore cependant contempler de beaux restes à Goa ou à Alexandrie, à Alger ou à Macao. La fin du système de résolutions pacifiques des conflits qui avait régi jusqu’alors les relations internationales prit fin en 14 et ouvrit la voie au règne de la barbarie.

En sommes-nous vraiment sortis de la césure de 14 ? Avons-nous compris 14 ou serons-nous demain Chinois ou Africains, musulmans et commerçants détrônés dans la plus grande ignorance ?

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