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« Sieg oder tod ! » Des Brunswickois contre Napoléon

Legion Noire

« Sieg oder tod ! » Des Brunswickois contre Napoléon

Rémy Valat ♦
Historien.

Ils portaient un uniforme noir, leur insigne était la tête de mort et leur devise : « Sieg oder Tod » (« la victoire ou la mort »). Leur ennemi juré était Napoléon. Le corps noir, la « bande noire » (Die Schwarze Schar) ou « légion noire » (les corps-francs germaniques combattants dans les rangs de l’armée britannique étaient appelées légions) et leur chef, le duc de Brunswick dit le « Duc noir » (Der Schwarzer Herzog) figurent parmi les ennemis les plus résolus, sinon les plus résolus, des armées napoléoniennes. Leur histoire débute et se termine par la mort brutale, au combat, des ducs de Brunswick, père et fils en 1806 et 1815. De Iéna aux portes de Waterloo.

Les motivations à l’origine de la création de la légion noire (1806-1809)

L’histoire du corps noir est indissociable de la politique allemande de Napoléon. Après sa victoire sur l’Autriche et la Russie en 1805, l’empereur s’offre un glacis oriental (qui complète les départements français qui recouvriront en 1811 les territoires des actuelles Belgique et Pays-Bas) en provoquant la dissolution du Saint-Empire Romain Germanique fondé en 962. Napoléon rallie seize États (les royaumes de Bavière, du Würtenberg et de Bade, les duchés de Berg et de Clèves, le landgrave de Hesse-Darmstadt, les principautés de Nassau-Usingen, de Nassau-Weilbourg, Hohenzollern-Hechingen, Hohenzollern-Sigmaringen, Salm-Salm, Salm-Kirbourg, d’Isenbourg-Birstein et de Liechtenstein, le duché d’Aremberg et le comté de Leyen) et un traité, signé à Paris, officialise la création d’une Confédération du Rhin le 12 juillet 1806. Le 6 août, François II d’Autriche met officiellement un terme au Saint-Empire. Deux ans plus tard, la confédération comportera quatre royaumes, cinq grands-duchés, treize duchés, dix-sept principautés et trois villes hanséatiques (Hambourg, Lübeck et Brême). Napoléon divise pour régner : il redessine les frontières, offre des titres et instrumentalise les souverains de ses états qui lui servent surtout de réservoir de conscrits.

Ces nouvelles alliances déplaisent à la Prusse qui perd de précieux alliés placés sous sa protection. Frédéric-Guillaume forme une alliance avec la Russie, la Suède, la Saxe et la Grande-Bretagne (la 4e coalition) qui sera balayée entre l’automne 1806 et l’été 1807. Le point d’orgue de la campagne pour les Prussiens est la bataille de Iéna-Auerstaedt (14 octobre), bataille durant laquelle le duc de Brunswick-père (Karl Wilhelm Ferdinand von Braunschweig-Wolfenbüttel né en 1735) est grièvement blessé : il décède peu après le 10 novembre 1806. Le duc de Brunswick-père était, on s’en rappelle, le commandant des forces prussiennes engagées à Valmy en 1792.

Dans cette tourmente militaire et politique, le duché de Brunswick ne survivra pas : il est intégré au royaume de Westaphalie, dont le souverain est Jérôme Bonaparte, frère cadet de Napoléon. Frédéric-Guillaume, né en 1771, également présent à cette double bataille, hérite du duché (son frère aîné est décédé peu de mois auparavant et ses deux autres frères n’avaient pas la capacité d’administrer le territoire) et s’exile en Autriche.
Alors que Napoléon s’enlise dans le bourbier espagnol (1808), l’Autriche prépare sa revanche : l’archiduc Charles (le frère de l’empereur François Ier et probablement le plus brillant adversaire de Napoléon) réorganise l’armée et favorise la création de milices (Landwehr) et de corps auxiliaires. Le 25 février 1809, la légion noire voit le jour. Elle comportait alors un régiment d’infanterie et un régiment de cavalerie légère (hussards) et une batterie d’artillerie légère, l’ensemble totalisait 2 000 hommes casernés à Nachod en Bohème. L’uniforme était autrichien pour certains, mais progressivement celui-ci sera intégralement noir (à l’exception des troupes légères de Jägers qui seront vêtus de gris). Les Brunswickois portaient le dolman et le shako, équipements d’origine hongroise réservée originellement à la cavalerie légère (hussards). Le noir est la couleur du deuil et de la mort, un sort funeste ardemment souhaité aux ennemis français des Brunswickois. La création de la légion noire était placée sous les auspices de la vengeance….

Sous les ordres du duc de Wellington (1809-1815)

Le 10 avril 1809 l’armée autrichienne lance une vaste offensive sur les territoires allemands et prend pour objectif leur libération ainsi que la reprise de la Pologne. Vaincus avec quelques difficultés par Napoléon revenu d’Espagne, les Autrichiens signent un armistice à Znaim (12 juillet 1809). Alors que les Français s’affrontent dans les faubourgs de Vienne, l’archiduc Charles demande au duc de Brunswick de participer à un raid de diversion en Saxe (10 juin). La légion, secondées par des chasseurs autrichiens (l’infanterie légère des Jägers) bouscule les troupes saxonnes du général Thielmann et atteignent Gorbitz (12 juin). Les Brunswickois et les troupes autrichiennes s’emparent de Leipzig avant de l’évacuer sous la pression des troupes westphaliennes du roi Jérôme Bonaparte (22-24 juin). Le corps combiné austro-brunswickois (commandé par le maréchal Freiherr von Kienmayer) affrontent les Westphaliens et le corps du maréchal Junot en Franconie.

Mais, ne se considérant pas concerné par l’armistice signé avec la France, le duc de Brunswick et sa légion quittent ensuite les rangs autrichiens (26 juillet) et font mouvement vers le nord : le 29 juillet, ils prennent Halberstadt aux troupes westphaliennes du général Reubell et atteignent Brunswick le 31 juillet. Ne parvenant pas à rallier la population du duché à sa cause, le duc pousse plus vers le nord et défait une nouvelle fois le général Reubel (bataille d’Oelper, 1er août 1809).

Par une habile manœuvre de diversion et de retardement conduite par son arrière-garde, la légion laisse le général Reubell dans l’indécision : tandis que les troupes westphaliennes s’épuisent en marches et contre-marches, les Brunswickois, peu nombreux, ont filé entre les doigts de Jérôme Bonaparte et s’embarquent à Elsfleth (près d’Oldenbourg) sur des bâtiment de la Royal Navy pour rejoindre l’île de Wight.

Herzog Friedrich Wilhelm von Braunschweig

Réorganisée et ré-équipée, la légion noire part ensuite pour l’Espagne sous les ordres du duc de Wellington (Arthur de Wellesley, 1869-1852) et combattront aux côtés des Hanovriens de la King German Legion (une formation créée à l’origine à partir d’hommes ayant fui le royaume du Hanovre annexé par la France en 1803 organisée sur le modèle britannique, l’équipement individuel des combattants, à l’exception des insignes et des couleurs distinctives, était celui de l’armée anglaise). La légion était parfaitement adaptée aux modes opératoires britanniques, ceux-ci favorisaient les unités légères, autonomes, peu nombreuses, mais bien entraînées au tir de mousqueterie et susceptibles d’être transportées par voie maritime au quatre-coins du Globe : l’armée anglaise est l’anti-thèse de son homologue française, pléthorique et reposant sur la puissance de choc (en particulier de la cavalerie lourde) et le feu de l’artillerie. Ces légions se situent dans la continuité des contingents étrangers des armées de l’Ancien Régime, elles offraient aussi l’avantage de la cohésion culturelle et linguistique (la Grande Armée disposait également de telles troupes, la Confédération du Rhin, mais aussi des Suisses, des Irlandais et bien d’autres). À maturité, le corps du duc de Brunswick se composait d’une avant-garde d’unités légères, d’une brigade d’infanterie de ligne, d’une brigade d’infanterie légère (dont un bataillon d’élite, le Leib Bataillon), d’une artillerie à pied et à cheval (16 canons en 1815), d’un régiment de hussards et d’un escadron de uhlans (lanciers), soit 7 à 8 000 hommes. Ces derniers sont à ranger parmi les corps mixtes, car les lanciers bien qu’appartenant aux formations dites de cavalerie légère, bénéficient du fait de leur équipement d’une puissance de choc renforcée au moment du premier contact avec l’ennemi. Enfin, la présence de troupes montées multipliait la force de choc et de feu par la mise en œuvre de tactiques inter-armes. La cavalerie était une menace mortelle sur les unités d’infanterie en mouvement, et lorsque celles-ci pour se prémunir se mettaient en carré (une formation compacte permettant de résister aux cavaliers, l’artillerie ou l’infanterie ennemie en colonne venait décimer leurs rangs…

Débarquée à Lisbonne le 8 octobre 1810, ils participent aux principales batailles de la campagne de la Péninsule (Fuentes de Oñoro, 3-5 mai 1811, aux sièges de Badajoz en 1811 et 1812, le siège de San Sebastian en 1813 et la bataille d’Orthez, 27 février 1814) jusqu’à leur rupture de contrat avec l’armée britannique (25 décembre 1814, seul le régiment de hussards resta à la disposition du duc de Wellington). Entre-temps, la défaite des troupes françaises en Allemagne ramena Frédéric-Guillaume à la tête de son duché en 1813 : les Brunswickois se battirent sans lui.

Pendant les Cent-Jours, la légion noire rejoint une nouvelle fois les rangs anglais. Ils sont présents à la bataille des Quatre-Bras (16 juin 1815), affrontement durant lequel le maréchal Ney ne parvient pas à débloquer la route de Bruxelles. Malmené par l’infanterie française, le Leib-Bataillon se disperse, et c’est en tentant de le réorganiser pour le faire remonter en ligne que Frédéric-Guillaume sera tué par balles vers 18 heures. Alignant environ 8 000 hommes au début des opérations, la légion a perdu 188 soldats aux Quatre-Bras : au total, 638 combattants seront tués ou portés disparus après Waterloo (18 juin 1815) et 918 autres ont été blessés.

Admirés et respectés, les soldats de la Légion noire étaient considérés comme des héros et font partie prenante de la culture populaire allemande. En Angleterre, ils seraient à l’origine du style “à la Brunsvic” (habillement en noir). Aujourd’hui, leur mémoire est réactualisée par des groupes de reconstitution. La dramatique, mais héroïque épopée des Brunswickois révéla une fois encore les divisions des peuples allemands, unis par la langue et leur culture, mais séparés jusqu’en 1871 par des pouvoirs héréditaires égoïstes, incapables de résister à l’impérialisme français.

Comme quoi, le nationalisme n’est pas toujours la guerre s’il rassemble des populations partageant une langue, des valeurs et une vision communes comme fondement de leur identité.

  1. P.A.
    P.A.30 janvier 2018

    “Comme quoi, le nationalisme n’est pas toujours la guerre s’il rassemble des populations partageant une langue, des valeurs et une vision communes comme fondement de leur identité.”

    Sans compter les échanges de chocolat, et même des contacts amicaux, entre “ennemis” dans les tranchées (guerres de position), au grand dam des officiers ratapoils; au delà de la langue, des valeurs, … .
    Où est donc la genèse des guerres?

    Merci pour cet article.

  2. Rémy Valat
    Rémy Valat2 février 2018

    Elle est de l’ordre des choses, elle est naturelle : Wille zuch macht…

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