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«L’écriture runique et les origines de l’écriture» par Alain de Benoist

Rune Bandeau

«L’écriture runique et les origines de l’écriture» par Alain de Benoist

Rémy Valat ♦
Historien.

Le philosophe et écrivain Alain de Benoist est un auteur reconnu pour ses travaux sur les traditions, l’archéologie et la protohistoire européenne. Au carrefour de ces champs de recherche et sujets de prédilection, Alain de Benoist nous livre aujourd’hui une étude poussée sur les origines de l’écriture runique. Un sujet qui méritait une analyse sérieuse et l’examen des différentes interprétations scientifiques contemporaines, ce qui place cette publication aux antipodes des spéculations ésotériques ou des rêveries des promoteurs d’un « nouvel âge » (qui bat de l’aile).

L’écriture runique est un système d’écriture apparu au début de notre ère pour mettre en forme les anciennes langues germaniques et sera utilisé antérieurement et concurremment au latin jusqu’au XIVe siècle, puis marginalement par les classes populaires scandinaves jusqu’au XVIIe et XVIIIe siècle. Le livre porte sur l’ancien futhark, un alphabet de vingt-quatre runes, matérialisés par des signes verticaux ou obliques, correspondant à la transcription de sons ou de phonèmes, un alphabet qui tombera en désuétude au VIIIe siècle. Le nouvel alphabet de seize signes, celui des Vikings est plus récent. Il est apparu au début du IXe siècle dans les îles danoises et en Suède méridionale.

Des traces de cette première forme d’écriture runique ont été retrouvées sur de nombreux sites archéologiques de l’Europe du Nord, 6 900 inscriptions au total, dont plus de 6 000 en Scandinavie. Si ces inscriptions ont été datées au Ier siècle après notre ère pour les plus anciennes, il ne paraît faire aucun doute que les runes seraient apparues un siècle auparavant, même s’il ne subsiste aucune preuve matérielle : les caractères, gravés sur des pièces de bois, n’ont pas survécu aux outrages du temps. La forme des caractères et l’étymologie du mot « rune » en vieux nordique (qui fait référence au bois) militent pour cette hypothèse qui n’est pas unanimement partagée par la communauté scientifique.

L’origine de ces caractères est controversée, elle serait une déclinaison du latin pour les uns ou du grec ou bien du nord-italique pour les autres. Pour Alain de Benoist ce système d’écriture ne dériverait pas des alphabets de l’Europe méditerranéenne, mais partagerait avec eux une origine commune, ces signes « dériveraient d’un même système symbolique européen en usage dès la proto-histoire d’où seraient aussi dérivés les alphabets méditerranéens (et peut-être aussi l’ogam) ». (p. 71). Pour rappel l’ogam (ou ogham) est l’alphabet ayant servi à la mise en forme de l’irlandais primitif. L’écriture runique pourrait être légitimement placée dans la continuité des gravures rupestres scandinaves (lesquelles remontent au second âge du bronze nordique, soit 1 300 à 1 200 ans avant JC), des signes gravés du site italien de Val Camonica ( 1 800 à 1 500 av. JC), voire des inscriptions de la fin du Paléolithique supérieur ( 10 000 ans avant notre ère).

 

Même si le débat est âpre entre partisans et opposants de la portée magico-religieuse de ces symboles, la dimension spirituelle reste indissociable de l’alphabet runique (ce que reconnaît Régis Boyer, le spécialiste français des civilisations nordiques médiévales). L’utilité profane (l’écriture) se serait révélée ultérieurement. Certains indices militent en ce sens : la répétition d’une même rune ou d’une même séquence de runes qui apparaissent parfois sur des amulettes ou des armes, laisse supposer que ces signes étaient gravées non point pour une lecture littérale, mais en raison de leur potentiel magique (ou de sons, lorsqu’ils étaient prononcés, pouvant avoir une telle portée). Hypothèse que renforce la linguistique (en particulier les langues proto-germaniques ou indo-européennes) : l’origine du mot renvoie à un sens constant, celui de chuchotement, de secret, mystère, chose cachée. En vieux-haut-allemand, rūna signifie « secret, conversation secrète » et rùn en vieux-norois à un sens équivalent (« secret, conférence mystérieuse »).

Plastron de tortue, dynastie Shang

Alain de Benoist rappelle également que l’ordre des runes est singulier : les signes sont répartis en trois groupes ou ættir de huit runes (« æt » en Islandais dériverait du nom du chiffre « huit »). Il a été relevé que ces runes fonctionnaient par paires unies par des significations complémentaires ou opposées. Ces lettres étaient certainement, comme le relate Tacite dans Germania (Ier siècle av. JC), utilisées à des fins oraculaires et de divination. Les runes faisaient parties intégrantes d’un vocabulaire magique, comme le confirme la tradition nordique et les sagas. Surtout, leur organisation en huitaines adhère intimement au cycle lunaire : vingt-quatre nuits réparties en trois séries de huit (lunes montante, pleine et descendantes) et cinq nuits sans lunes. Ce découpage est intimement liée à la mentalité et aux croyances des populations de chasseurs-cueilleurs, ce que Mircéa Eliade appelait quant à lui la « mystique lunaire ». Un exemple extra-européen, et des plus illustres s’il en est, vient renforcer l’argumentaire d’Alain de Benoist : l’écriture chinoise, celle-ci a vraisemblablement pour origine les techniques divinatoires de la période Yin de la dynastie Shang (XIVe siècle av. J.C.), lesquelles consistaient à lire les « décrets du Ciel » à partir des craquelures qui apparaissaient sur les carapaces de tortues poinçonnées au fer rouge (scapulomancie).

Alain de Benoist termine son livre par un exposé sur les origines de l’écriture et sa diffusion sur le continent européen.

L’écriture runique et les origines de l’écriture, Alain de Benoist, Yoran Embanner, 2017, 224 p, 13€

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