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La forêt sous la vindicte de l’église 3/4

Foret Cristiani

La forêt sous la vindicte de l’église 3/4

Gustin Sintaud
Universitaire.

César déjà s’en prit aux bois sacrés des barbares Celtes et Germains pour réduire ses vaillants adversaires en les privant de leurs forces divines et en les épouvantant. Une trace de cette stratégie radicale se retrouve chez Lucain dans La Pharsale III 428. Il signale que les soldats romains redoutaient de s’en prendre aux bois sacrés et refusaient d’obéir aux ordres de leur impérator. Celui-ci dut lui-même, la hache à la main, donnez l’exemple en disant : « C’est moi qui ai commis un sacrilège ».

Le chêne de Donar (Donareiche) était un arbre légendaire, un chêne sacré de la tribu des Chattes, et un site païen important pour les peuples germaniques, abattu par Saint-Boniface au huitième siècle.

Chêne des sorcières, forêt de Saint Avold (Moselle)

L’Église qui voulait par tous les moyens asservir les peuples européens en les convertissant à la religion du désert, du non arbre, les soumettre à une vision unique, se heurta à la forêt, à l’esprit de la forêt plurielle. Une des premières urgences pour ses missionnaires s’imposa en une interdiction du culte des arbres et la destruction des sanctuaires sylvestres, des bois sacrés. Contre eux trois conciles durent se prononcer : Arles en 452, Tours en 567 et Nantes en 568. Ce nombre signale les résistances pour conserver et défendre ces « lieux sauvages cachés au fond des bois ».

D’innombrables faits témoignent de cet acharnement chrétien contre la forêt européenne et l’adoration des Européens pour leur forêt et ses arbres. En 720, Bonniface fit abattre le chêne de Geismar dans son bois sacré ; en 722, le très chrétien Charlemagne, en Hesse, détruisit le sanctuaire du célèbre Irminsul ; en 789, les capitulaires condamnent tous ceux qui allument feux et chandelles dans les bois et auprès des arbres ; en 1258, Anselme ordonne de couper, à Sventaniestis en Lituanie, un chêne sacré pour vider le bois de sa force religieuse ; en 1350, c’est Jean 1er, grand maître des chevaliers de la croix, qui fait scier celui de Romuva en Prusse ; et encore en 1650, sur l’ordre d’un simple pasteur, un bois sacré de sapins est rasé à Kuopio en Finlande. Voilà quelques exemples pour montrer la durée d’une action de déculturation, menée sur plusieurs siècles avec la même fébrile intensité et sur toute l’Europe.

Mais avant tout cela, Sulpice Sévère rapporte que Martin, le plus illustre bourreau-bûcheron chrétien, au IVe siècle, qui allait s’en prendre aux pins d’un sanctuaire sylvestre près d’Autun, en est empêché par la population. Au Xe siècle, Adalbert de Prague est massacré en Prusse dans un bois sacré de Konisgsberg. Et Germain, pourtant évêque d’Auxerre, mais enraciné dans sa Bourgogne natale, n’hésite pas à lever des troupes contre Amator qui s’en prend aux bois et arbres sacrés.

L’implantation des monastères en pleine forêt, aux cœurs des bois s’explique par deux raisons, en apparence contradictoires

Monastère de Durrow en Irlande

L’une s’inscrit dans cette volonté chrétienne d’extirper le paganisme vissé à la forêt : l’occupation et le défrichement devaient neutraliser ces pôles d’attraction en cassant le milieu diabolique, ce qui interdisait de facto la persévérance des rites jusqu’à gommer les cultes. L’autre apparaît comme une continuité, à peine christianisée, avec Bernard de Clairvaux et bien d’autres initiés à la sagesse druidique, surtout en Irlande, qui devinrent ecclésiastiques. Ceci est affirmé aux monastères de Derry et Durow, en Irlande, qui tirent leurs noms des bois de chênes sacrés dans lesquels ils s’installèrent.

La ville et la forêt

Il faut se garder de la simplicité d’une opposition entre ville et forêt, même si l’une, plus d’origine extra européenne, de civilisation plutôt lithique, a nui manifestement à l’autre. Mettre en évidence leur différence essentielle participe de l’opposition entre nature et culture, tragédie fondamentale du sur humanisme européen.

La civilisation de la pierre semble vite avec la ville se dresser contre celle de la forêt et des bois. Elle se réalisa plus tôt en régions plus arides, moins « chevelues ». La ville européenne relativement tardive « civitas » après « polis » et surtout avant « l’Urbs » s’érige de pierre en pays méditerranéens. Ces zones les plus méridionales, les plus sèches, rompirent assez précocement, d’est en ouest, avec le tréfonds exclusivement pro-sylvestre des mentalités européennes, par le contact avec le Moyen-Orient. La notion d’État s’impose avec la ville.

De pierre d’abord les murailles des cités États, murs cyclopéens d’agencement polygonal avant d’autres, ensuite de pierre les temples et les palais. Que les ruines splendides montrant poros ou marbre ne fassent point oublier les téménos sylvestres non bâtis comme il en fut conservé pour Zeus Ithomatos au sommet de l’Ithomé, les premiers temples de bois attestés pendant la période archaïque de la Grèce ! Les tholos bien que de pierre gardent les vieilles structures de huttes rondes de rondins de bois à Delphes chez ATHENA Pronaîa , à Epidaure chez Asclépios comme à Rome avec le temple de Vesta.

Mars et Rhea Silvia , parents de Romulus et Remus

Dès lors que la pierre signifia la ville en zones sylvestres d’âme européenne, que la forêt environnante en pâtit, le culte de la racine sylvestre de la culture européenne figea la religion un peu plus. La mythologie du Latium avec la légendaire histoire de l’Urbs est très caractéristique de ce phénomène expiatoire qui crie la relation primordiale de l’Europe à la forêt, de la ville européenne à la forêt après s’en être extraite et s’y être opposée.
Avant Rome fut Albe et sa famille royale, les Silvius qui signifie « de la forêt ». C’est la fille de Nimitor Silvius, Rhéa Silvia, une sorte de déesse de la forêt qui, de son union avec Mars, enfanta Romulus et Rémus, les « enfants de la louve », chefs des hommes des bois avant d’être les légendaires fondateurs de Rome. Peut-être même que l’opposition entre les deux frères jumeaux représente l’anachronisme de la ville s’implantant sur la forêt ; le meurtre de Rémus serait un geste révolutionnaire, de choix nouveau, de distance avec la vieille culture, le choix d’une nouvelle culture de domination de la nature.

Quelle accumulation de références sacrées de la Ville à la forêt ! Les Lupercales perpétueront sans arrêt cette allégeance essentielle de l’Urbs à la forêt sauvage, protectrice. Ses nombreux cultes aux arbres sylvestres, le grand nombre de bois sacrés, les caractéristiques sylvestres du dieu Mars le plus romain des dieux, l’importance de Diane et Bacchus, Pan, les satyres, les nymphes mais encore les Faunes et Silvains omniprésents fortifient ce sentiment.

 

En savoir plus, lire :
La civilisation européenne entre culture et sacré : forêts et dieux gréco-romains 2/4
Les forêts : la civilisation européenne entre culture et sacré 1/4

 

  1. P.A.
    P.A.22 février 2018

    Plus généralement, Romulus c’est Caïn (ego) qui tue Rémus ou Abel (Cœur); l’empire romain devant, par la suite, devenir le développement du Christianisme: Sacrifice suivant obligé, de l’ego au Cœur, d’abord meurtre puis résurrection. Toujours et partout la même histoire! (Höd et Baldr par exemple)
    L’arbre c’est bien sûr d’abord l’Homme ancien: le buisson non ardent.

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