Réseaux sociaux, newsletter et flux rss

Opera Palas d’Alain Santacreu

Opera Palas1 Alain Santacreu

Opera Palas d’Alain Santacreu

André Murcie ♦
Critique littéraire.

Commençons par l’en-deçà du roman. Le Livre. Ou plutôt les livres, car les problèmes ne surviennent que par leur multiplication intensive

Quand il n’y en a qu’un c’est comme si vous n’en aviez aucun. Toute place – n’importe laquelle – lui convient. La solution a exigé de longues heures de méditation. Je vous les épargne. La question était pourtant simple : comment classer ma collection dévolue à la grande lyrique poétique du dix-neuvième siècle. Je me suis arrêté à un classement par date de naissance des auteurs. Certains ne manqueront pas de le qualifier de gênant ou de fantaisiste. Si vous y réfléchissez vous conviendrez que cela a un sens, repose sur une volonté, que les auteurs ne surviennent pas au monde, inopinément, au petit bonheur ( ou malheur ) la chance. Une manière de voir quelque peu mallarméenne qui entend limiter le hasard en instaurant une sorte d’herméneutique totale du fait littéraire.

Retour au roman. Lecture minimale. Un seul mot. Le premier. Mais opératique. Pour ne pas dire opératoire. Tenons-nous en au plus grand dénominateur commun. Opera, autre nom de la totalité. Wagnérienne, pour en rester dans l’orbe tutélaire de l’écrivain du Livre. Le point focal, capable de résumer – de contenir – l’univers. Tout. En d’autres termes plus explicites – le monde en entier et si par hasard celui-ci avait été créé, le créateur aussi. C’est ainsi qu’il faut mettre le point sur le i, ici en l’occurrence sur le shîn hébreu.

Avez-vous remarqué combien les lettres procèdent les unes des autres bien plus nombreusement que les chiffres. Avec dix nombres, vous comptez jusqu’à l’infini et même plus loin. Alain Santacreu a besoin des vingt-sept lettres de l’alphabet kabalistique pour conter l’histoire humaine. Encore triche-t-il un peu – mais c’est une des possibilités du jeu – élimine ce qui dépasse, ce que Martin Heidegger nomme l’origine, la pensée grecque. Pourtant il ne joue pas au poker-menteur, mais aux échecs. Le roi des jeux et le jeu du roi.

Nous nous occuperons des pions – ils sont légions – plus tard. Honneur aux dames. A la Reine. Il n’y en a qu’une, mais elle est multiple. Multiples fois présente. Dispensatrice de bonheur – je n’ai pas dit plaisir – mais évanescente. La femme absente, que peuvent faire les hommes si ce n’est s’adonner à de vastes copulations turpitudesques, entre eux. Les feux de l’amour. Identiques à ceux de l’Enfer. Ce qui signifie aussi, par les lois de l’inversion égalitaire, qu’enfer et amour ne sont qu’une seule et même apparence. Ainsi que circoncision et castration.

Mais Ma Dame en sa Tour monte. Nous avons de la chance, le donjon est transparent. Nous pouvons voir. Le nom de l’immeuble et de l’architecte sont gravés dessus : Le Grand Verre. Marcel Duchamp. Au rez-de chaussée : les célibataires. Au premier étage : la Mariée. A-t-elle déjà été mise à mal – Ma Dame en sa tourmente – ou est-elle encore virgo intacta ? A chacun selon ses phantasmes, ce qui est sûr c’est que l’édifice transparent est une porte d’accès à une quatrième dimension. Toute la différence entre la ligne et le volume. Le livre écrit un et signifie mille.

Surtout ne pas rester dans sa tour d’ivoire. Intéressons-nous à la piétaille. Qui mène les hommes ? La réponse importe peu. Elle est dans tous les livres d’histoire. Dédain anarchisant pour les gouvernants. Les individus n’ont qu’à se prendre en charge eux-mêmes. Qu’ils se rabattent sur leurs collectivités naturelles. Communalités pour employer un moyen terme ce qui nous permet d’éviter les références nauséeuses à la famille et à la patrie. Un rêve utopique. Qui s’est effondré lors de la guerre d’Espagne. Les anarchistes espagnols trahis par les démocraties occidentales et les communistes staliniens. Les plus malins qui sont les plus dangereux ont occupé les esprits avec l’épouvantail du fascisme. Battez-vous contre les fascistes et les nazis, ces gens-là sont de notre camp, des ennemis utiles, des étatistes – poignes de fer et gants d’acier – une fois la guerre finie nous ferons de vous des êtres obéissants, des consommateurs serviles.

Prenez vos responsabilités, regroupez-vous, fédérez-vous. Ne soyez point dupes des discours lénifiants. Toutefois un mot qui n’apparaît pas. Celui d’autonomie. Prenez votre destin en mains, bâtissez un monde de coexistence pacifique, croissez et multipliez. Mais cela ne suffit pas. Manque une dimension. Spirituelle. Faut la chercher du côté de Dieu. Ne pas confondre avec les Eglises. Car elles sont partie-prenantes, main dans la main avec les régimes politiques qui depuis des siècles et des siècles vous ont mis le grappin dessus. Mort aux dogmes. L’Eglise apostolique en prend de sacrés coups, l’écheveau des sectes juives qui se succèdent depuis la nuit des temps ne vaut guère mieux. Bien sûr, il y a des lignées d’exception mais beaucoup d’appelés et peu d’innocentés au tribunal de l’Histoire. Le roman prend fait et cause pour un christianisme réduit à sa plus simple expression humaine. A tel point que les mauvais esprits comme le mien en viennent à analyser la religion du simple amour comme une valeur ajoutée qui serait égale à zéro.

Mais il y a roman. Et donc intrigue. Nous faut des personnages

La Chasse de nuit – Paolo Uccello

Outre les millions de pions anonymes qui servent de toile de fond, un peu comme les personnages de La Chasse de nuit d’Uccello, nous entrevoyons comme un pool diffracté d’écrivains – normal, sans au moins un écrivain, vous n’auriez pas de roman. Que font-ils ? Ils s’activent. Car ce sont des activistes. De la plume, de la lecture, de la littérature. Soyons précis, de la contre-littérature. Nous employons l’orthographe de Jean Parvulesco. Il est facile de définir la contre-littérature. Il s’agit de littérature en action. Ecrire ne consiste pas à aligner des mots. Encore faut-il leur donner un sens muni de quelque opérativité. Les écrivains sont des agitateurs métapolitiques. Visent par leurs actes à changer le monde. Les mots sont des symboles qui inter-agissent avec les actes du monde. Si vous ne voyez pas ce que ça change, c’est que vous êtes un mauvais lecteur qui déchiffre la triste histoire qu’il désire lire. Toutefois méfiez-vous des lectures linéaires qui n’anticipent pas le réel.

Vous attendez le héros. Le voici. C’est le Roi. Entre nous un roitelet, vous le reconnaîtrez facilement : c’est celui qui dit ”je”, alors que rien ne l’empêcherait d’user du Nous de Majesté. Parce que, son identité est mouvante. Peut-être se nomme-t-il Opera Palas. Une hypothèse plausible mais pas certaine. S’il n’est pas un héros fatigué, l’est un Roi-abymé. Du fond de ses entrailles il vomit un Roi. Régression ou perpétuation à l’infini ? La Reine s’est contentée d’avaler une hostie. D’une blancheur d’agneau. Entourée de gens. Parfois les fins de partie ménagent des déclinaisons surprenantes.

Reste tout de même à lire le second mot du roman. Après Opera Palas. Changement de dimension. Après le tout, la partie qui est plus grande que le tout. La reine qui rend le roi mat. Le fou ne s’appelle-t-il pas Antonin Artaud ! Palas, ou le retour du refoulé, survient sur ses deux ailes, Pallas. Nous avons eu l’alpha de l’amour chrétien, voici la suite de l’omega Palas. Manque le Q, sed virgo intacta.

Un prodige. Le monde contenu dans Opera Palas est une vaste poubelle. Alain Santacreu nous décrit quelques techniques d’approches et d’évitements. Afin d’en ressortir plus blanc que blanc. Ni celui de l’innocence, ni celui de la reddition. L’originel. Lisez ce roman comme une contre-somme théologique. Les choses ne sont jamais ce que l’on vous en dit. A la fin du livre, le héros possède la clé. Ne lui reste plus qu’à trouver – non, pas la serrure, c’est un passe-partout – mais l’empreinte de la clé, un peu comme le sexe de la femme est l’empreinte du sexe de l’homme, mais c’est la Reine qu’il faut pervertir. Rude besogne. Mission impossible. Retour à l’origine interdit.

Ce roman ouvre le siècle. Bouche d’ombre dévorante. Qui nous expulse. Vers nous-mêmes. Traversée des verbiages du monde et soleil invaincu de la présence d’une certaine littérature sacrificielle et métamorphosale.

Dans la lignée des oeuvres de Gérard de Nerval, d’O. V. de L. Milosz, de Raymond Abellio, de Jean Parvulesco, ces soleils noirs de la plus haute littérature française.

Alain Santacreu, Opera palas, Alexipharmaque, ”les Narratives ”, 300 pages, 19 euros .

Répondre