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Allah über Alles : Djihad 1914-1918 , la France face au panislamisme de Jean-Yves Le Naour

Djihad 1914 1918

Allah über Alles : Djihad 1914-1918 , la France face au panislamisme de Jean-Yves Le Naour

Rémy Valat ♦
Historien.

Jean-Yves Le Naour

Jean-Yves Le Naour est un historien spécialiste de la Grande Guerre. Il a entre autre publié entre 2012 et 2016 une Histoire de la Première Guerre mondiale, un volume par année du conflit (éditions Perrin) et un ouvrage sur les combattants des tranchées (Les Poilus, Flammarion, 2012). On lui doit également une étude sur l’Allemagne et les troupes coloniales françaises (La Honte noire, Hachette Littérature, 2004), un livre qui est la genèse de la dernière publication de cet auteur : Djihad (1914-1918). La France face au panislamisme (Perrin, 2017). Un livre honnête, équilibré et excellent en tout point.

 

Ce livre aborde la variante germanique du « Grand Jeu », le jeu d’influence opposant la Grande-Bretagne à la Russie tsariste, puis bolchevique en Asie centrale. Un des atouts, supposé majeur, de cette partie d’échecs était le panislamisme. En Inde, colonie britannique vivaient près de cent millions de musulmans. La perte de cette colonie, pire celle de l’Égypte (autre pays musulman) et du précieux canal de Suez) mettraient à mal la puissance politique et économique de la perfide Albion. Cette possibilité d’affaiblir l’Angleterre et la France (autre puissance coloniale administrant des pays musulmans) à peu de frais était une alternative intéressante pour le Kaiser Guillaume II : Paris vaut bien un pèlerinage (ce qu’il fît en 1898 en se rendant à la Mecque). Une alliance avec la Sublime porte offrait des avantages commerciaux et surtout stratégiques : pour la Turquie, qui trouverait-là l’occasion d’enrayer son déclin, l’entrée en guerre contre la France et l’Angleterre permettraient de prendre ces puissances à revers, d’offrir son soutien au Kaiser en attaquant leurs sources et leurs lignes de ravitaillement tout en accroissant le territoire et le prestige du sultan.

 Or, cette vision était simpliste, trop simpliste

Tout d’abord, parce que l’islam ne reconnaît pas d’intermédiaire entre l’homme et Dieu, le calife n’est pas l’équivalent d’un « pape musulman » dont les directives religieuses doivent être rigoureusement suivies. Les chiites partagent-ils cet avis avec les sunnites ? Surtout quel sens donner à une « guerre sainte » contre les infidèles, si celle-ci s’intègre dans une alliance avec un état et un souverain non musulman ? Ce sera l’argument de choc de la contre-propagande des administrations coloniales françaises, un point de vue partagé par les confréries religieuses. Malgré l’arrivée des nationalistes au pouvoir en Turquie en 1909, Constantinople et Berlin continueront à croire à la subversion islamiste jusqu’en 1916, où débute la révolte arabe.

En attendant, la mobilisation dans les colonies françaises se fait sans incidents majeurs et l’appel au Jihad lancé le 14 novembre 1914 par le sultan Mehmed V sera sans effet. Si Londres et Paris ont pris la menace au sérieux, le panislamisme est un fiasco, un échec que renforce les défaites des armées ottomanes. Le soutien germano-turc aux Senoussis en révolte contre l’administration italienne en Libye, les tentatives d’endoctrinement des soldats coloniaux faits prisonniers sur le front occidental, la propagande à destination des pays musulmans (où s’illustre le lieutenant Rabah Boukabouya, un jeune nationaliste algérien qui basculera dans l’ignominie : il sera vainement en charge de l’endoctrinement par la terreur des prisonniers de guerre musulmans en Allemagne) n’ont pas donné le feu aux poudres : au mieux quelques insurrections locales. De son côté, le gouvernement français mène une politique intéressée, mais sincère de soutien aux combattants musulmans (ceux-ci, comme le rappelle l’auteur, ont subi à part égale avec les Français les peines et les horreurs de la guerre des tranchées et appellent la France leur « mère »).

L’argument du non respect des traditions musulmanes par l’armée française, ou l’assertion que les « poilus musulmans » seraient envoyés se faire tuer les premiers en lieu et place des métropolitains est un slogan de la propagande du lieutenant Boukabouya, que beaucoup prennent encore pour argent comptant (le film Indigène reprend cette idée et l’adapte au contexte de la Seconde Guerre mondiale). Gilbert Meynier qui cite les propos d’un tirailleur algérien engagé sur le front français en 1914 a tronqué les dires du soldat (L’Algérie révélée, p.689). Celui-ci déclara : « Quand nous aurons versé notre sang pour la France, nous recommencerons à être traités dans notre pays comme les derniers des parias, car nous ne pourrons jamais compter sur la reconnaissance de ceux pour lesquels nous nous faisons tuer. » Mais celui-ci ajouta ces mots (« oubliés » par Gilbert Meynier) : « Pour calmer nos craintes et ranimer notre espoir, il serait généreux qu’on nous accordât certains droits que la France ne refusera pas sans doute aux survivants de ces enfants algériens qui seront morts pour contribuer à son triomphe sur l’Allemagne ».

Ces droits la France républicaine voulait les accorder, mais pas le pouvoir colonial. On connaît la suite (n’est pas Lyautey qui veut). Si la Grande Guerre a sonné le glas du panislamisme, elle a engendré le nationalisme arabe et le panarabisme. En tout cas, une leçon mal apprise par l’Allemagne qui récidivera inutilement pendant la Seconde Guerre mondiale.

Jean-Yves Le Naour, Djihad (1914-1918). La France face au panislamisme , Ed.Perrin, 2017, 250 pages, 20€.

  1. Robert41
    Robert411 mars 2018

    Merci pour ce motivant billet qui donne envie de suivre cette enquêteur breton de la Grande Guerre. Celle qui a tout changé ensuite. Colonisateurs et colonisés c’est comme sado et maso il peut y avoir des inversions étonnantes.

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