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Amérique latine : la ruine des Vénézuéliens n’est pas virtuelle

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Amérique latine : la ruine des Vénézuéliens n’est pas virtuelle

Michel Lhomme ♦
Philosophe, politologue.

Au Venezuela, Nicolas Maduro a fait une  annonce, celle de l’émission d’une monnaie virtuelle ou crypto-monnaie : la Pétro conçue pour échapper aux sanctions financières américaines. Cette stratégie de la monnaie virtuelle serait aussi celle que l’Iran et la Russie se promettent d’explorer au cas où les difficultés se corseraient un peu plus. La question est donc posée : serait-il possible de contourner la crise en passant par un système financier parallèle ?  Serait-il envisageable de renverser l’ordre des bourses mondiales par des monnaies virtuelles ?

Depuis les attentats de 2001, les sanctions financières ont été le premier recours des États-Unis contre les organisations terroristes, les programmes nucléaires de l’Iran et de la Corée du Nord, l’annexion russe de la Crimée et les violations des droits de l’homme au Venezuela.

L’hégémonie du dollar et son contrôle de l’épicentre du système financier mondial permettent à Washington d’exercer une énorme pression sur tout État capricieux et la France a  connu cette pression lors du premier conflit irakien quand elle refusa de collaborer avec l’Empire sous Dominique de Villepin. Le monde change, devient multipolaire mais pourtant 60% des pays sont encore adossés au dollar c’est-à-dire que le dollar reste la monnaie internationale avec laquelle ils stabilisent la valeur de leur monnaie nationale. Ils étaient 30% en 1950 et 50% en 1980. Ces pays « dollarisés » représentent 70% du PIB mondial de sorte qu’aujourd’hui encore la majeure partie du monde vit sous le bloc du billet vert. C’est le cas  du Pérou, du Chili, de l’Argentine et du Brésil puisque nous parlons de l’Amérique latine et du pré-carré américain.

Pour préserver leur argent, les banques centrales préfèrent les obligations du Trésor américain, qui apparaissent en dollars dans leurs réserves de change. Depuis 1980, la part du dollar dans les réserves mondiales est restée à 66%. Aujourd’hui, près de 90% des transactions internationales financées par les banques sont également réalisées en dollars, un nombre qui demeure record comme si, malgré son déficit colossal et sa décadence évidente, le monde témoignait encore d’un signe de confiance dans les institutions politiques et financières des États-Unis.

Revenons alors au Venezuela

Le département américain du Trésor vient d’avertir les investisseurs du Petro vénézuélien que son utilisation violerait le régime des sanctions contre Caracas. Le gouvernement de Nicolas Maduro en faillite et en échec économique est dorénavant incapable de maintenir la stabilité du bolivar. Cette année, l’inflation pourrait dépasser au Venezuela 13 000%, contre 2 700% en 2017, selon le FMI. Ainsi, personne ne peut croire de manière sensée que le Venezuela puisse soutenir la valeur d’une monnaie virtuelle, théoriquement alimentée par des barils de pétrole non encore extraits.

Sur le papier, chaque Pétro vaudrait théoriquement le baril de brut de la ceinture d’Orinoco, soit aujourd’hui environ 59 dollars. Si l’émission prévue par Nicolás Maduro, de 100 millions de Petros, est couronnée de succès, elle pourrait réunir 5,9 milliards de dollars. On croit rêver ! Le Pétro n’est que de la pure fiction monétaire. La première exigence d’une crypto-monnaie réussie est la confiance placée par ses utilisateurs or le régime  ne publie même pas de données officielles sur son inflation. Selon Oxford Economics, l’économie vénézuélienne s’est contractée de 7,6% en 2017. Si toutes ses dettes sont incluses, PDVSA (la compagnie pétrolière vénézuélienne) doit près de 56 000 millions de dollars. La société de services pétroliers Schlumberger a dû annuler 938 millions de dollars pour non-paiement de la compagnie pétrolière. Le Venezuela vient de perdre son droit de vote à l’ONU pour ne pas avoir payé ses cotisations. Même Cuba a pris le contrôle de la participation de PDVSA à la raffinerie de Cienfuegos pour compenser les dettes impayées. Mais il y a plus.

Le Petro un oxymore économique

Par principe, une crypto-monnaie ne peut pas être gouvernementale. La clé d’une monnaie virtuelle est en effet qu’elle n’est émise par aucun gouvernement, aucune banque centrale ou autre autorité financière. Or le régime bolivarien a annoncé que les opérations avec la Pétro seraient supervisées par la Surintendance vénézuélienne qui en fixerait également son prix. Qu’est-ce donc que le Pétro ? Un titre numérique ? Non tout simplement le billet à ordre d’un gouvernement en faillite.

En regardant d’ailleurs d’un peu plus près, même la Chine et la Russie ne font que refinancer les crédits pré-Caracas en échange de futures livraisons de pétrole, laissant au pays de moins en moins de pétrole à vendre en échange d’argent frais. Aussi, même si le Venezuela émettait ces billets à ordre en les déguisant en crypto-monnaie, leur valeur dévaluerait très vite.

L’impossible fin du Venezuela et le dilemme d’une armée révolutionnaire

Seuls les militaires pourraient changer aujourd’hui le Venezuela . Or, il semblerait de plus en plus que les forces armées ne feront pas de coup d’État, car elles seraient alors  totalement discréditées à l’intérieur et finiraient par être vues comme les vrais suppôts du régime. L’histoire récente du vingtième siècle nous a enseigné que le marxisme, le communisme, le castrisme, le socialisme ne quittent jamais le pouvoir sans coûts élevés de vies humaines et sans le délitement de leur armée révolutionnaire. Le Venezuela n’y coupant pas, on pourrait s’attendre à des bains de sang lors de l’ultime passation de pouvoir.

Pour l’instant, Nicolas Maduro ne cesse de consolider son pouvoir au mépris de la Constitution rédigée par son mentor Hugo Chavez. Le président vénézuélien a ainsi décidé d’organiser une « méga journée » électorale le 22 avril prochain. Ce jour-là, les Vénézuéliens seront appelés à élire leur président, leurs députés, leurs conseillers municipaux et leurs députés régionaux, en une méga journée électorale. Cette décision vient d’être prise moins de deux mois avant les scrutins puisque la présidentielle devait se dérouler normalement en décembre 2018. Cette décision gouvernementale a pris de court l’opposition qui a donc choisi de boycotter l’élection, les opposants annonçant en revanche un “large front national” qui rassemblerait les recteurs d’université, représentants de l’Église,  leaders étudiants et  partis d’opposition.

La méga élection est sans aucun doute un nouvel affront à l’opposition, majoritaire depuis décembre 2015 à l’Assemblée nationale mais aussi à la communauté internationale puisqu’elle bafoue les décisions prises en décembre 2017 à la Conférence de Saint-Domingue entre  Maduro et l’opposition. Dans les faits, les députés ont été privés de leurs pouvoirs par la mise en place, le 1er août 2017, de l’Assemblée constituante, installée par le régime à l’issue d’un référendum à la légitimité contestée, et qui ont donné à Maduro des pouvoirs supra constitutionnels et illimités, et de ce fait, dictatoriaux. Selon un sondage réalisé en janvier 2018 – avant l’annonce de la présidentielle anticipée – par le think tank américain Atlantic Council et relayé par El Nacional, “à peine 31 % de la population vénézuélienne approuve la gestion de Nicolás Maduro”.

En France, le chavisme se porte plutôt bien, d’ailleurs à droite comme à gauche, comme si les pseudo-valeurs qui animent les intellectuels organiques de masse dans l’hexagone se retrouvaient toutes tropicalisées dans une république française devenue en fait bananière. Finalement le Vénezuela est un modèle.  En économie, la liberté du marché, la crypto-monnaie et le Petro font rêver les souverainistes , les anarchistes de droite et la vieille gauche. La culture révolutionnaire et populiste fait rêver ceux qui s’extasient sur les posters du Che ou écoutent en boucle les longs discours de Chavez, en rêvant de voir au pouvoir un Mélenchon latino. Qu’importe que là-bas, on vende son pétrole aux États-Unis ou qu’on proclame sur fond de salsa le socialisme du XXIe siècle en prostituant ses gamines ou en se nourrissant dans les poubelles. Le petit peuple vénézuelien lui, est bien au fond du puits et s’exile un peu partout au point que cette fuite pose des problèmes aux frontières colombiennes.

  1. LHOMME
    LHOMME24 mars 2018

    A noter que le Venezuela continue d’inquiéter sérieusement l’Oncle Sam puisque les États-Unis « se sentiraient gravement menacés ». C’est ce qui ressort d’une récente déclaration du département d’Etat US. Ainsi, comme le permet la loi américaine dans des cas considérés comme étant d’« une gravité exceptionnelle », le Président Trump vient de prendre un décret prolongeant les sanctions qui frappaient déjà le régime de Maduro. (http://therealnews.com/t2/story:21291:Violating-International-Law%2C-Trump-Renews-Venezuela-Sanctions). Que s’est-il donc passé ? La décision prise par Maduro d’organiser des élections présidentielles anticipées? Pire encore: Maduro a annoncé qu’il était parvenu à un accord avec tous les candidats à la présidence pour repousser le scrutin d’un mois. Et suprême affront: Henri Falcon, le dernier rival de Maduro, qui le précède même dans les sondages, n’a pas le profil souhaité par Washington et est lui-même menacé de sanctions américaines. Maduro peut sans doute partir maintenant puisqu’il aura réussi en quelque sorte son coup : éliminer entre temps les opposants pro-américains du régime. Les Etats-Unis fulminent. ML.

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