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Macron en Inde : ce n’est pas pour rien. C’est encore l’océan indien

France Inde

Macron en Inde : ce n’est pas pour rien. C’est encore l’océan indien

Michel Lhomme ♦
Philosophe, politologue.

Pourquoi aller en Inde ? C’est que l’Inde est actuellement le plus gros importateur d’armes au monde. Pourquoi ? L’Inde est appelée à jouer un contrepoids naturel face à son gigantesque voisin : la Chine.

Entre 2010 et 2014 ses acquisitions en armement ont représenté 15 % du montant mondial . La France, un des principaux fournisseurs d’armes du monde ne peut pas s’écarter de la course d’autant que la Russie, traditionnelle fournisseuse est dans le couloir. L’arrivée de Vasco de Gama en Inde, il y a maintenant un demi-millénaire, donna le signal du départ de l’hégémonie occidentale sur l’Asie. Le pouvoir naval portugais n’existe plus, il avait été transmis ensuite aux Hollandais, à la France qui rata le coche en se contentant  de cinq comptoirs, au Royaume-Uni et pour quelques années de plus avec Chagos comme base principale aux États-Unis. Il est clair  que nous vivons en effet la dernière décennie peut-être de la prépondérance occidentale en Asie.

L’Inde et la Chine sont presque naturellement appelées  à s’affronter pour l’hégémonie de l’Océan Indien. La Chine l’a bien compris qui cherche depuis quelques mois à prendre le contrôle du canal de Mozambique par les Comores interposées, la France, en pleine déconfiture néo-coloniale avec Mayotte, étant incapable d’avoir sur son département et ses voisins (Comores et Madagascar) une politique d’ingérence offensive alors que la francophonie et les talents mahorais formés depuis deux décennies le permettrait.

Le mois dernier, la marine chinoise a déployé, en exercice, des dizaines de bâtiments de guerre dans cette zone cruciale par où transite une bonne partie du commerce mondial. Il s’agit aussi pour la Chine d’être des plus présentes à proximité du continent africain où se trouvent ses relais de croissance économique. Outre la militarisation des îlots qu’elle revendique en mer de Chine méridionale, l’armée chinoise multiplie les accords avec des pays qui jalonnent la route maritime vers l’Afrique et le Moyen-Orient, que ce soit en Birmanie, au Pakistan, au Sri Lanka et jusqu’à Djibouti, où sa base militaire est en voie d’élargissement.

Les conséquences géopolitiques de ces bouleversements de l’Océan Indien sont loin d’être négligeables.

37 pays bordent cet océan qui regroupe 70 % du commerce pétrolier mondial et la moitié du trafic des grands conteneurs de la gobalisation.  Malgré les développement du trafic aérien surtout destiné à la 4ème industrie,  l’industrie touristique, 90 % du commerce mondial passent et passeront par la mer. L’Océan indien est un des pôles névralgiques de ce puissant trafic. En 2030, la consommation énergétique mondiale croîtra de 50 % et la moitié de cette consommation proviendra de Chine et d’Inde. Cette dernière deviendra le quatrième consommateur mondial d’énergie après les États-Unis, la Chine et le Japon.

Durant ce voyage d’Emmanuel Macron, on a beaucoup parlé des contrats de centrale nucléaire qui auraient été signées. En effet, l’Inde dépend encore pour 80 % du pétrole pour sa consommation énergétique, les éoliennes de la pointe Sud du sous-continent étant quasiment à l’arrêt. Les Indiens savent que c’est la vieille centrale nucléaire de Mallalapiram près de Madras qui fournit en grande partie l’énergie du Tamil Nadu. Le pétrole consommé par la Chine ou l’Inde passe par le Golfe et l’océan indien. C’est bien pour sécuriser cette route que la Chine a souhaité «acheter» à la France, Djibouti .

Plusieurs fois depuis quelques mois, le Ministre des Relations extérieures chinois, Subrahmanyam Jaishankar, a déclaré que son pays aspirait à devenir “une puissance océanique” et plus seulement un facteur d’équilibre géopolitique de l’Asie du Sud. De son côté, le premier ministre indien, Narendra Modi, accorde une “importance primordiale” au contrôle de l’Océan indien et des relations de bon voisinage avec les pays qui le bordent.
Ainsi, pendant que le monde avait les yeux rivés sur le bras de fer nucléaire entre Washington et Pyongyang, un spectaculaire renversement d’alliances s’était produit à l’Ouest. Par le déclenchement de l’opération route de la Soie, la Chine redevient la “puissance rivale” par excellence. L’Afghanistan de nouveau déstabilisé par des attentats retrouve son rôle de pays pivot et à la lumière de la renaissance chinoise, le rapport avec le Pakistan est indéniablement à revoir. Cela a été vite fait. Début janvier, Donald Trump suspendait l’aide militaire américaine au Pakistan, une suspension loin d’être anodine puisque tout de même de près de 2 milliards de dollars, qui a attisé d’ailleurs la furie pakistanaise bien décidée à réactiver quelques groupes terroristes en Afghanistan mais aussi au Cachemire.

La forte réintégration de l’Inde dans la sphère des intérêts américains

Tous ces liens et y compris le voyage présidentiel français, sont à rattacher  à la forte réintégration de l’Inde dans la sphère des intérêts américains, contre la Chine, intégration voulue par la précédente administration américaine, celle d’Obama. Cette intégration impliquait pour l’Inde la neutralisation du Pakistan islamique d’autant que le parti au pouvoir actuellement en Inde est le parti hindouiste profondément anti-musulman, le BJP orangé. Barack Obama y allait encore avec prudence mais Donald Trump a clairement opté de jouer contre le Pakistan pour satisfaire aux exigences indiennes dans son projet de contrer la Chine.

La portée de cette réorientation stratégique de l’influence américaine en Asie, en faveur de l’Inde, est considérable. Elle peut mettre fin très rapidement à plus de 60 ans de soutien américain au Pakistan, un pays artificiellement créé par la douloureuse partition de l’Inde intervenue en 1947. C’est en effet Eisenhower qui décida le premier de subventionner le «Pays des Purs» musulmans (en février 1954 précisément), pour sanctionner la politique de «non-alignement» de Nehru, c’est-à-dire son alliance avec l’Union soviétique. Les Américains surent rester fidèles. Même lors de la seconde partition de 1971, aboutissant à la création du Bangladesh, ils soutinrent à nouveau le Pakistan contre l’Inde. Sans le soutien des États-Unis (guerre du Biafra qui a nourri notre petite enfance d’images de terreur et de famine), le Pakistan n’aurait pas survécu.

Signe de ce revirement total, l’Inde vient d’intégrer l’Alliance de Wassenaar et le Missile Technology Control Regime. De quoi s’agit-il ? Le premier traité, signé par 42 États, fixe un régime commun de contrôle des exportations d’armes conventionnelles et des technologies à double usage civil et militaire. Le second traité, en place depuis 1997, et signé par 32 États, vise à limiter la prolifération des armes de destruction massive. Les deux très prochaines adhésions à venir se feront au Groupe Australie sur le contrôle des armes chimiques et biologiques ainsi qu’au Groupe des Fournisseurs Nucléaires, dont la présidence incombe cette année à la Suisse.

Le 10 janvier 2018, le nouvel ambassadeur américain à New Delhi, Kenneth Juster, a affirmé, sans la moindre ambiguïté, que l’Inde se profile comme «un pôle industriel et commercial alternatif à la Chine pour les entreprises américaines». Et il a immédiatement lié ce nouvel avenir radieux pour l’économie américaine à  “la nécessité absolue de libérer l’Inde de toute interférence terroriste transfrontalière et de ne plus tolérer le moindre refuge accordé aux terroristes à proximité de l’Inde” c’est-à-dire, en clair, au Pakistan. Or l’aide militaire au Pakistan s’élèverait à 33 milliards de dollars depuis 15 ans, sans compter mille et une autres subventions, notamment sous la forme de droits usuraires pour le passage des convois militaires de l’OTAN vers l’Afghanistan, et les pots de vin et autres salaires à vie versés aux dirigeants. Dans un tel état, c’est même carrément la survie et la stabilité du Pakistan qui est en jeu. De fait, Islamabad a réagi fortement mais avec l’affaire coréenne, Khawaja Muhammad Asif, le ministre des affaires étrangères pakistanais a prévenu que toute tentative d’imposer une police internationale américaine sur son territoire entraînerait des représailles sévères faisant une allusion à peine voilée à l’usage de l’arsenal nucléaire pakistanais.

Paradoxalement, le risque d’un conflit nucléaire avec le Pakistan pourrait s’avérer plus élevé qu’avec le Corée du Nord, notamment du fait que les militaires tant pakistanais qu’indiens sont prêts à un tel scénario. Il y a dans la région  en permanence un contingent des forces spéciales américaines, exclusivement dédiées à la neutralisation des puissances nucléaires dissidentes, en étroite collaboration avec les ingénieurs de la NEST (Nuclear Emergency Support Team). Il y a aussi une présence quoique discrète, mais bien établie, de troupes américaines sur le sol indien, qui s’entraînent notamment dans les contreforts himalayens de l’Uttarakhand, frontalier de la Chine à l’ouest du Népal (exercices Yudh Abhyas). Des accords d’utilisation massive des bases navales et aériennes indiennes au profit du Pentagone, ont tous été signés et sont opérationnels.
En s’engageant en Inde, Jean-Yves Le Drian, notre ministre des affaires étrangères, n’est pas dupe et suit une fois de plus la politique américaine sans doute d’ailleurs plus préoccupé d’affaires que d’autres choses mais pourtant ? Ne faut-il pas tout faire pour éviter de faire du Pakistan un nouveau point chaud du globe et surtout pas une diplomatie des calins ?

Lors de la visite d’État d’Emmanuel Macron , les responsables de l’industrie de défense qui l’accompagnaient ont pu constater, outre les 13 milliards de contrats commerciaux signés dans le domaine civil, à quel point le Premier ministre, Narendra Modi, était désireux d’amplifier la coopération stratégique entre l’Inde et la France. Si l’Inde compte aujourd’hui sur la France pour l’aider dans sa tentative de rompre ce qu’elle considère comme un encerclement, c’est parce que l’Hexagone étend son domaine maritime de l’île de La Réunion, de Mayotte à la Polynésie en passant par sa base des Émirats arabes unis et Djibouti. Les Indiens savent lire les cartes depuis longtemps. En partageant ces infrastructures avec la France, l’Inde veut aussi doter son armée de matériels qui lui permettent de coopérer avec l’armée française déployée dans la région. D’où le projet  d’acheter trois sous-marins qui s’ajoutent aux six Scorpène déjà commandés en 2005. Ce nouvel essor militaire entre les deux pays sera illustré  par des manœuvres maritimes franco-indiennes jusqu’en mer d’Arabie, manœuvres dont le nom de code est Varuna, la divinité hindoue qui surveille le royaume de l’eau. Elle surveille sans doute aussi le plus beau lagon du monde. Pour les divinités tout depuis longtemps est lié, tout est de connivence.

“Business is business”, Jean-Bernard Lévy, patron d’EDF était du voyage en Inde dans le but de signer un accord cadre autour du projet de Jaitapur visant à construire le plus grand site de production nucléaire au monde avec six EPR. L’objectif serait d’aboutir à une offre engageant EDF vers la fin 2018.

Ségolène Royal, officiellement ambassadrice des pôles Arctique et Antartique,  accompagnait le président de la république. Concernant la politique, une page a été tournée. Avec Jean-Yves Le Drian, le mot d’ordre à l’égard du PS, c’est « on se casse ! ».

  1. LHOMME
    LHOMME24 mars 2018

    Les services de l’Élysée ont annoncé la signature de contrats pour un montant de 13 milliards d’euros, dont 12 milliards pour l’équipementier aéronautique Safran à la suite du voyage en Inde d’Emmanuel Macron. Et les négociations sont en cours pour la construction de six réacteurs nucléaires EPR. 3. « Notre rencontre n’est pas seulement celle de deux dirigeants, mais celle de deux pays à la confluence de deux civilisations », a ensuite expliqué Narendra Modi. Message reçu par Macron qui a déclaré devant la communauté française : « « L’Inde […] craint des formes d’hégémonie dans la région et en particulier dans l’océan Indien. […] Elle craint une hégémonie chinoise. » ML.

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