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La Syrie encore en guerre ou la libération par les ruines

Ghouta Orientale

La Syrie encore en guerre ou la libération par les ruines

Michel Lhomme ♦
Philosophe, politologue.

Lors de nos derniers articles, nous avions laissé une armée irakienne enlisée dans les faubourgs-est de Mossoul. Cette armée, c’était la « Division d’Or », l’Iraki Counter-Terrorism Services, une force anti-terroriste formée en réalité par les États-Unis et la France. C’est la «Division d’Or» qui avait progressé laborieusement dans Mossoul au cours des mois d’avril et mai 2017.

Au mois de juin, l’assaut avait été lancé sur la vieille ville où s’étaient cependant réfugiés 250 000 civils et quelques milliers de soldats de l’État Islamique. La ville était pilonnée alors par un détachement d’artillerie français qui, installé 40 km au sud-ouest de la ville a tiré en permanence pendant des mois des obus de 155 mm au point qu’il y eut même une rupture de stocks d’obus pendant l’été. Mossoul subissait les bombardements aériens de l’U.S Air Force principalement mais aussi des Rafale français. La coalition avait à propos de ces bombardements offensifs même reconnu avoir utilisé au mois de juin des bombes au phosphore blanc, pourtant interdites sur les cibles susceptibles d’abriter des civils (les bombes au phosphore blanc explosent en vol et répandent sur une vaste zone une multitude de sous-munitions causant des brûlures chimiques de premier degré).

Au mois de juin 2017 était, sur l’autre front, déclenchée la dernière phase de la bataille de Raqqa, qui avait débuté en novembre 2016. C’est lors de cette bataille que les Forces de Défense Syriennes (FDS) reçurent l’appui de l’YPG, les troupes kurdes liées au Parti révolutionnaire du Kurdistan (le PYD) qui a suscité la fureur et le retournement turc de l’automne 2016. La Turquie avait alors lancé ses chars sur Jarrabus et Al-Bab pour empêcher les Kurdes de prendre le contrôle de tout le Rojava. L’armée turque avait s réclamé de poursuivre l’opération jusqu’à Raqqa et ce n’est qu’après des tractations avec les Américains et les Russes que le travail avait finalement été laissé à l’armée officielle syrienne. Nonobstant, un important contingent de troupes d’élites américaines, au moins 400 rangers des forces spéciales, ont pris part aux combats au sol, appuyés par un dispositif d’hélicoptères et par une batterie d’artillerie des Marines qui firent exactement ce que firent les Français à Mossoul : pilonner  la ville à 40 km de distance. Dans ce pilonnage de Raqqa, on atteste aussi et encore de la présence d’instructeurs français. Ainsi et jusqu’en juin, l’armée kurdo-syrienne-américaine progressa lentement, village après village, pour finir par encercler et assiéger la capitale de l’État Islamique (l’EI).

La tactique utilisée à Mossoul, Raqqa et maintenant dans la partie est de Damas (le Ghouta) est classique

On bombarde massivement pendant deux ou trois jours quelques rues bien choisies, une zone de deux ou trois cent mètres, qu’on investit ensuite. La position est alors consolidée puis on recommence : bombardements, combats au sol dans le champ de ruines, consolidation. Les troupes avancent donc extrêmement lentement parmi les gravats. Il est donc hors de question de pouvoir autoriser des couloirs humanitaires qui permettrait à l’ennemi de se réorganiser. Effectivement, dans la Ghouta ce sont les habitants qui n’ont pu s’enfuir parce que torturés et utilisés de force par les troupes d’Alouche comme boucliers humains, qui font forcément les frais de ces méthodes de combats qui rappellent la prise de Berlin à la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Durant l’été 2017, les ONG non serviles, n’ont cessé, sans être d’ailleurs relayés par la grande presse, de dénoncer les bombardements « disproportionnés » et « inconsidérés » de Mossoul et de Raqqa. Pour le cas de Mossoul, après l’annonce de la victoire « finale » par le premier ministre irakien Al-Abadi le 9 juillet, décision fut prise de détruire entièrement les zones où Daech était encore présent (entretien du lieutenant-colonel Jassim Barwari dans Le Monde du 9 août). Ensuite, tous les survivants,considérés comme membres présumés de l’EI ont été exécutés en masse et torturés, l’ONG Human Rights Watch ayant évoqué plusieurs centaines d’ « exécutions extra-judiciaires ». A Raqqa, en revanche, un accord fut trouvé mi-octobre avec les derniers survivants pour les évacuer. C’est cet accord qui a permis à quelques centaines de jihadistes et à leurs familles de quitter la ville vivants et de partir vers l’Europe et la douce France. Ainsi, les deux villes de Raqqa et de Mossoul ont été détruites à 80 %. Le bilan humain reste difficile à chiffrer. Pour Raqqa, il serait de 1 000 tués de l’armée syrienne, 2 à 6 000 jihadistes, et au moins 5 000 civils morts et 270 000 déplacés (chiffre du HCR). Pour Mossoul : environ 2000 soldats irakiens, plus de 25 000 jihadistes, et 40 000 civils et deux Américains. On compterait en Irak près de deux millions de déplacés.

Pourquoi reparle-t-on alors de la Syrie

En fait, nous entrons dans une nouvelle phase de la guerre. Il s’agit pour chacune des parties vainqueurs de consolider ses avantages. Le sort en réalité des populations n’intéresse personne. Les Kurdes du PYD aimeraient avec l’appui américain et français tirer leur épingle du jeu. La Turquie aidée de la Russie ne peut absolument pas l’accepter. La Turquie dispose de précieux atouts : le chantage des réfugiés islamiques sur sa frontière, la Chypre que dans l’indifférence générale l’Union européenne lui a concédé, les menaces sur la Grèce tellement ruinée qu’elle n’en ferait effectivement qu’une bouchée de pain, la déstabilisation possible de l’Allemagne par la montée de l’AfD et en contrepartie l’activisme possible des réseaux turc clandestins très politisés outre-Rhin comme d’ailleurs souterrainement en France.

C’est donc mi-octobre 2017 que l’armée turque est passée à l’offensive en envahissant la province d’Idlib, non loin d’Alep pour pouvoir se prémunir contre les Kurdes des YPG qui ont le vent en poupe depuis la libération de Raqqa. Le plan de Washington, d’Israël et de ses alliés consistant à créer un état fantoche kurde pour déstabiliser et la Syrie et l’Irak avait oublié la donne turque ou croyait que celle-ci par l’argent était achetable. La France devrait en tirer vite les conséquences. En prenant position comme elle le fait maintenant, la France s’attire l’inimitié de la Turquie et devra dès lors tenir compte dans sa surveillance intérieure du territoire de la diaspora turque qui ne lui fera pas de cadeau si la Turquie se sent menacée. Aujourd’hui, la répression du mouvement autonomiste kurde au Bakur (Kurdistan de Turquie) est très dure, renforcée par l’état d’urgence opportunément décrété après la tentative de coup d’état de l’été 2016. La Turquie se sent le vent en poupe à la fois depuis Astana mais aussi l’échec du Kurdistan irakien. Rappelons à ce sujet que le referendum d’indépendance du Kurdistan irakien du 25 septembre 2017 a donné 92 % de « oui » mais qu’aussitôt après, l’État irakien de concert avec l’État turc a hurlé à la trahison. L’armée irakienne avec les miliciens des Hachd al-Chaabi avait alors immédiatement repris le contrôle des aéroports internationaux et des zones pétrolifères autour de la ville de Kirkouk. Quelques milliers de peshmergas, les forces armées autonomes kurdes ont bien tenté de défendre la « capitale  » du Kurdistan irakien le 14 octobre mais en pure perte et au prix de quelques dizaines de morts. La Turquie à distance applaudissait et se frottait les mains.

De fait, la perte des zones pétrolières  suivie rapidement de celle du contrôle des frontières avec la Turquie malgré les tergiversations occidentales pour y installer une zone tampon contre la Russie a ruiné en quelques semaines les espoirs d’indépendance des Kurdes. Cela a entraîné la division interne et fratricide au sein même des Kurdes avec l’éclatement inattendu du PDK (le parti de Massoud Barzani, chef du gouvernement autonome kurde irakien), reprochant à l’UPK sa « trahison ». Barzani a démissionné  le 29 octobre et le parlement kurde a demandé un cessez-le-feu en échange d’un gel des résultats du referendum. Un vaste mouvement populaire de protestation contre l’ensemble des partis politiques kurdes a débuté en décembre marqué par de violentes émeutes et se poursuit sporadiquement.

Il y a défaite historique des Kurdes d’Irak qui avaient pourtant conquis, décennie après décennie leur autonomie. Elle illustre la faiblesse militaire patente des peshmergas et vient marquer la puissance cachée du Hezzbollah et de l’Iran planqués derrière l’État irakien .

Ce qui nous ramène de nouveau au grand enjeu qui se prépare derrière tout cela : le conflit israélo-iranien.

  1. Plouvier Bernard
    Plouvier Bernard24 mars 2018

    Excellent article et fort intéressant pour ce qui est des Kurdes, grands perdants de toute cette triste histoire, séquelle de l’administration Obama (et de ses complices dont Hollande)

    Un bémol médical : les brûlures au phosphore, qu’on connaît bien puisque les Britanniques en ont quelque peu usé sur les cités allemandes de 1940 à 1945, sont très sévères, générant une nécrose des tissus sous-cutanés. Ce sont, stricto sensu, des “brûlures du 3e degré” , qui mettent des mois à cicatriser avec des séquelles définitives. C’est l’une des pires armes chimiques, mais les glorieux vainqueurs de 1945 l’ayant vulgarisée, son usage n’entre pas dans la catégorie des “crimes de guerre”.

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