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Cavalleria Rusticana et I Pagliacci au Grand Théâtre Genève / Opéra des Nations

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Cavalleria Rusticana et I Pagliacci au Grand Théâtre Genève / Opéra des Nations

Christian Jarniat ♦

Le thème de la violence faite aux femmes défraie chaque jour la chronique et ce sont justement des femmes metteures en scène italiennes qui s’en sont respectivement emparé dans le cadre des œuvres parmi les plus emblématiques du répertoire vériste : « Cavalleria Rusticana » de Pietro Mascagni et « I Pagliacci » de Ruggero Leoncavallo à l’affiche, en ce mois de mars, du Grand Théâtre de Genève à l’Opéra des Nations. Emma Dante et Serena Sinigaglia partagent leur vie professionnelle entre théâtre et opéra. A ce dernier titre la première s’est notamment illustrée en 2009 en ouvrant la saison de la Scala de Milan avec « Carmen » dirigée par Daniel Barenboim. La seconde avec « Tosca » à la Fenice de Venise et « Falstaff » au Festival de Salzbourg.

Cavalleria Rusticana

Cavalleria rusticana © GTG / Carole Parodi

Cavalleria rusticana, Marcello Giordani © GTG / Carole Parodi

Tout laisse à penser que la Sicile parle au cœur d’Emma Dante puisque Palerme est sa ville natale. Elle a néanmoins, dans cette « Cavalleria Rusticana » (en coproduction avec le Teatro Comunale di Bologna), souhaité éliminer au maximum le folklore associé aux ruelles et places ensoleillées d’un village sicilien et se servir au contraire de l’obscurité pour susciter l’imaginaire du spectateur et concentrer l’attention de celui-ci sur les protagonistes de ce drame âpre de la violence. Une violence psychique exercée sur Santuzza, promise au mariage mais ouvertement trompée par Turiddu. Un calvaire pour l’héroïne traduit, en contrepoint de sa souffrance, par ce chemin de croix où le Christ, flagellé par un centurion romain, trébuche à chaque pas, seul élément visuel qui précède ostensiblement la célébration de la fête de Pâques magnifiée ultérieurement par le chœur, Santuzza et Mamma Lucia immobiles dans leurs vêtements obscurs. Dans la « boîte noire » qui délimite le plateau des modules amovibles se déstructurent pour créer l’espace d’une rue ou se rassemblent, pour former une maison ou une église. Le déplacement de ces éléments scénographiques sont en permanence en mouvement, venant souligner la mise en scène très chorégraphiée impliquant danseurs, acrobates, jongleurs, choristes et protagonistes.

La mezzo-soprano bielorusse Oksana Volkova déploie, en Santuzza, une voix qui convient idéalement au rôle, s’appuyant sur une tessiture longue dotée d’un grave chaleureux et d’un aigu puissant. C’est aussi la puissance qu’on retrouve chez Marcello Giordani (Turiddu), habitué du Metropolitan Opera de New York, avec une émission italianisante incisive et mordante. Hôte régulier du Marinski de Saint Petersbourg, Roman Burdenko (Alfio) fait valoir un timbre d’une belle couleur et un évident magnétisme tandis que Stefania Toczyska, dont on connaît l’impressionnante carrière sur les plus prestigieuses scènes lyriques internationales, offre une Mamma Lucia de luxe.

I Pagliacci

I Pagliacci, Diego Torre & Nino Machaidze © GTG / Carole Parodi

Pour créer un lien entre les deux ouvrages, Serena Sinigaglia, qui met en scène « I Pagliacci », récupère le plateau tel qu’Emma Dante l’avait laissé à la scène finale de « Cavalleria Rusticana », c’est-à-dire quasiment vide. Pendant l’ouverture, et à la vue du public, les techniciens surgissent et s’empressent de faire disparaître rideau au lointain et pendrillons et montent le décor de « I Pagliacci ». Une manière, comme l’écrit Serena Sinigaglia, de « montrer que les deux spectacles sont connectés ». Divers pans d’herbes et fougères assez hautes sont disposés en rangs parallèles : on est donc en plein champ dans lequel les comédiens ambulants ont édifié avec quelques planches une scène de fortune reposant sur une structure en bois. Arrivant en jean et baskets, Tonio y chante son célèbre prologue au milieu des techniciens qui achèvent leur montage en apportant les derniers accessoires. Dans la première partie herbes et fougères permettront aux protagonistes de s’isoler, de se cacher, de s’épier ou d’échanger des confidences, tandis que les paysans viendront les faucher (pendant l’air de Canio) puis les ramasser (pendant l’interlude) pour permettre aux spectateurs de s’installer afin d’assister à la Commedia dell’arte.

Carla Teti, l’une des costumières les plus célèbres de la péninsule, suit l’inspiration de sa metteure en scène qui fait clairement référence au cinéma néo-réaliste italien des années 1950. Avec beaucoup de pertinence Serena Sinigaglia rappelle qu’oppressée par les hommes (Canio son mari, Tonio son agresseur, Silvio son amant) le premier sentiment que Nedda exprime est celui de la liberté dont elle paiera le prix par la mort. La laisser seule dans la lumière à l’ultime moment de la tragédie est l’hommage à la fois fascinant et émouvant rendu à la protagoniste, victime ensanglantée du machisme.

I Pagliacci, Diego Torre & Nino Machaidze © GTG / Carole Parodi

Dans ce deuxième volet du diptyque la distribution est au même niveau de (grande) qualité que celle de « Cavalleria Rusticana ». On retrouve Roman Burdenko pour un Tonio plus difforme d’âme que de corps et dont le seul prologue constitue un plaisir jubilatoire tant la voix sonne ronde, aisée, assortie d’aigus glorieux. Les mêmes qualificatifs peuvent être appliqués au Canio du ténor mexicano-australien Diego Torre, véritable révélation du spectacle, doté d’un timbre splendide et d’un engagement dramatique qui force l’admiration. Riche d’une copieuse carrière internationale, Nino Machaidze exprime avec bonheur toutes les facettes de Nedda : rêveuse, rebelle, amoureuse, apeurée, farouche, avec une voix épanouie de soprano lyrique qui rend justice au rôle. Notons le remarquable Beppe de Migram Agadzhanyan, lequel a interprété au Théâtre Marinski, sous la direction de Valéry Gergiev, rien de moins qu’Arrigo des « Vêpres Siciliennes » et Maurizio d’« Adriana Lecouvreur » ! Le baryton britannique Mark Stone (alternant avec Markus Werba) impose sans problème un Silvio au physique avantageux et à la voix franche et sonore.

Il faut dire ce que les deux ouvrages doivent à l’excellence de l’Orchestre de la Suisse Romande sous la baguette expressive et ardente d’Alexander Joel ainsi qu’au magnifique Chœur du Grand Théâtre de Genève dirigé par Alan Woodbridge.

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