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A Mayotte : un manque de moyens financiers ou idéologiques de l’État ?

Mayotte Mars 2018

A Mayotte : un manque de moyens financiers ou idéologiques de l’État ?

Armand Launay ♦
Enseignant en philosophie.


Mayotte connait des manifestations depuis un mois mais une crise qui dure depuis 20 ans. En cause, les violences à l’encontre des personnes et des biens ‒ qui ne cessent de croître ‒ et l’immigration massive et clandestine. On peut, avec la population mahoraise, incriminer aussi le manque d’investissement de l’État. Mais peut-on uniquement reprocher à l’État son manque d’investissement en terme d’effectifs de policiers et de fonctionnaires, de montants de prestations sociales, en somme d’argent dépensé ?

Qu’il y ait un sous investissement financier chronique de l’État à Mayotte est patent. Le 101e département français est le moins doté de tous et les collectivités territoriales sont aux abois. L’État n’est pas le seul responsable, les élus locaux ayant recruté à tour de bras des membres de leurs partis ou de leurs familles ont sérieusement alourdi les dépenses de fonctionnement et limité, voire interdit, les dépenses d’investissement. Les élus locaux, souvent recrutés par leurs vastes familles brillent aussi, dans leur grande majorité, par leur absence de projets et par leur incapacité à mettre au travail les effectifs peu appétents et à mettre en formation les effectifs peu compétents.

Mais alors pourquoi l’État, outre la renommée de Nicolas Sarkozy, a-t-il fait départementaliser Mayotte en 2011 si c’est pour abandonner l’île à des élus globalement aveugles ? N’aurait-il pas fallu maintenir un État fort pour accompagner les élus vers l’autonomie des collectivités territoriales, notamment par la formation des agents territoriaux par les agents de l’État ? N’aurait-il pas fallu un État fort pour accompagner, conseiller, contrôler ce qui se passe, y compris juridiquement en cas d’abus manifeste des élus dans l’utilisation de l’argent public ? Au contraire, nous assistons ici à des chiens de faïence qui attendent que l’autre bouge le premier et porte la responsabilité de l’échec. L’État craint le jacobinisme et cantonne la décentralisation à un acte aussi théorique qu’un changement de statut d’une collectivité.

L’État est victime de l’idéologie dominante en Métropole : la “culpabilité narcissique”, terme du psychanalyste Daniel Sibony.

La culpabilité narcissique désigne le narcissisme occidental, se considérant toujours meilleur, mais meilleur en culpabilisant sans cesse sur le colonialisme de ses entreprises et de ses gouvernements de naguère, en compatissant sur la souffrance de tout ce qui est culturellement étranger. À Mayotte, malgré le record national de reconduites à la frontière, le 101e département ploie sous l’immigration clandestine (plus de la moitié de la population jeune, selon les chiffres de l’INSEE). Les bidonvilles se voient aux abords de tous les villages, ou presque, les maternités et services de santé sont pris d’assaut, débordés, et les Mahorais parfois déboutés ou, plus souvent, tentés de recourir au privé, pourtant rare. Des écoles sont construites mais jamais en nombre suffisant à accueillir l’immigration et sa démographie galopante. Le niveau scolaire des Mahorais s’en ressent qui baisse régulièrement. La langue française, celle de l’union nationale, peine à s’établir qualitativement dans l’ile. Les sociabilités villageoises se diluent dans le flot de l’immigration, les habitants perdent une communauté de langage et ne se comprennent plus aussi bien que dans le passé en cas de litiges. Les immigrés n’ont pas le même attachement au sol mahorais, sa propreté, son développement, son avenir.

On décompose le peuple français. Mais l’État continue, depuis des décennies, à octroyer la nationalité française et des titres de séjour à des ressortissants d’un pays, l’Union des Comores, qui désire toujours annexer Mayotte à son territoire, résultat du déni de la volonté répétée des Mahorais d’être français et, surtout, autonomes et indépendants d’Anjouan et de Ngazidja (dite, en Français, la grande Comore). Mais les agents de l’État, comme beaucoup de citoyens français, se considèrent coupables de la situation sanitaire de tous ces petits enfants aux bonnes bouilles dans les bidonvilles que l’on dit “de la République”. Ils oublient que, en sauvant peut-être, une partie du peuple comorien de la pauvreté, ils abandonnent le reste de ce peuple à une junte corrompue qui maintient l’Union des Comores dans la pauvreté, et ce malgré (ou grâce ?) notamment l’Arabie Saoudite, la Chine et les aides financières françaises et européennes.

Alors l’État laisse ouvert les guichets de l’immigration, laisse se désintégrer les Mahorais par dilution dans la masse de personnes que l’on ne peut plus intégrer. L’État dépense plus cher dans l’accueil dégradé de ce flot migratoire que dans le contrôle de ses frontières et dans l’accompagnement de l’Union des Comores vers un État de droit et un État protecteur.

Signe des temps, par culpabilité narcissique on préfère se voir comme le protecteur de quelques bonnes bouilles noires, chez soi, que comme militant des Droits de l’Homme dans les dictatures en Afrique ou ailleurs. On préfère soigner notre égo que de cautériser les plaies béantes.

De plus, cette culpabilité narcissique fait que la Justice accorde plus de droits à n’importe quel agresseur, surtout mineur, qu’à ses propres concitoyens. Il suffit de constater, au tribunal de Mamoudzou, les condamnations de personnes ayant recours à la légitime défense, pour se rendre compte que la Justice envoie un signe fort aux agresseurs : vous avez des droits car les Droits de l’Homme défendent toutes les personnes. L’État, par le biais de la Justice, surinterprète les Droits de l’Homme et met à mal le droit coutumier (qui résorbe pourtant de nombreuses violences sans recours aux forces de l’ordre), mais aussi le droit positif, c’est-à-dire les lois posées pour le peuple français. Une personne commettant une infraction et s’en prenant aux personnes chez elles perd une partie de ses droits. Il n’est pourtant pas rare, à Mayotte, que ce soient les agresseurs qui portent plainte pour coup et blessures et que la justice leur offre droit à réparation. La Justice laisse faire le crime quand elle est laxiste. C’est ce que le substitut du procureur, Pablo Rieu, dénonçait en partie dans le cadre d’un procès relaté par le Journal de Mayotte en janvier dernier : “si les peines sont trop légères, l’institution n’est pas crédible”. Aux yeux de très nombreuses personnes, l’État n’est pas crédible à Mayotte, par manque de moyens de la Justice, mais aussi par manque de moyens idéologiques. Il n’est pourtant pas difficile d’imaginer faire encadrer par l’armée les condamnés à des travaux de réparation des routes, d’élagage ou de nettoyage des quartiers, des mangroves…

De même, les effectifs de police et de gendarmerie sont augmentés, et ce grâce aux manifestations régulières des Mahorais. Mais l’État actuel ne défend pas sa police. C’est ce que dénonce le syndicat de police Alliance, notamment dans un communiqué. Après avoir mendié des véhicules para-caillassage, les policiers syndiqués dénoncent : «Pendant ce temps, les policiers et gendarmes subissent la montée de la violence. Désormais, de véritables armes de guerre ont remplacé les jets de pierre. Cette nuit les policiers ont essuyé de nombreux jets d’engins incendiaires faisant 3 blessés dans nos rangs !» L’État a peur de remettre les pendules à l’heure : c’est la police qui doit être redoutée, pas agressée. L’État n’ose pas exercer de violence, pourtant légitime car il est manipulé par des gestionnaires, des personnes qui redoutent de perdre leur place si les violences sont mal vues de la population. À Mayotte la population comprend la violence de l’État et lui reproche son laxisme. En Métropole, une large partie de l’opinion publique est prompte à porter plainte contre l’État à la moindre matraque mal placée. L’État fait des policiers et des gendarmes des huissiers, des éducateurs spécialisés chargés de conduire certains agresseurs à la barre afin qu’il reçoivent un sermon vaguement laïque et qu’ils soient relâchés. C’est la population qui trinque en se trouvant exposée à ces agresseurs impunis ou malpunis. Faut-il un état intermédiaire entre une justice laxiste et la prononciation de la loi martiale offrant à l’armée le droit d’agir ?

Par conséquent, le blocage de l’État, notamment à Mayotte, provient du manque de moyens financiers, administratifs mais aussi idéologiques. L’État ferme les yeux sur l’immigration massive, sur les agressions, et fait confiance dans les Droits de l’Homme pour résoudre la situation, grâce à la responsabilité de chacun et grâce à la main invisible sûrement.

Les Mahorais qui manifestent exigent un État qui agit, qui réprime, qui légitime de nouveau ses forces de l’ordre. L’indépendance de la Justice est une bonne chose, mais elle ne doit pas se faire au détriment de l’intérêt général et de la force de l’État. En attendant, le peuple mahorais doit maintenir sa pression sur ses élus, locaux et nationaux, car ceux-ci sont trop prompts à se faire oublier en temps normal où s’alourdissent en silence nos problèmes.

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