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“Face à l’addiction” de Pierre Le Vigan. Une enquête passionnante et passionnée sur un mal contemporain

Addiction

“Face à l’addiction” de Pierre Le Vigan. Une enquête passionnante et passionnée sur un mal contemporain

Jean-Marie Soustrade ♦

Pierre Le Vigan

Auteur en 2011 du Malaise est dans l’homme, Pierre Le Vigan, spécialiste des questions de logement, est aussi un familier des liens entre l’habitat et la déshérence sociale. Urbaniste, mais aussi formé à la psychopathologie sociale et à la phénoménologie, il articule toujours les failles individuelles et leur dimension environnementale, c’est-à-dire sociale.

Ainsi, l’immigration est pour lui une pathologie sociale de masse. Par exemple, les mêmes populations qui peuvent avoir des comportements exemplaires dans une société traditionnelle peuvent générer une délinquance et des comportements anomiques dans le contexte d’une déstabilisation culturelle, – l’immigration donc le déracinement – sans que ce constat puisse alimenter une quelconque culture de l’excuse, puisqu’il ne concerne qu’une minorité, fut-elle importante, et aucunement une totalité.

 

Dans son dernier livre Face à l’addiction, Le Vigan s’attache à démonter le processus des dépendances. Celles-ci, appelées encore addictions, sont un phénomène majeur de notre temps. Les dépendances artificielles prennent le pas sur les dépendances naturelles. Les liens hérités cèdent la place aux liens choisis. Les exigences de performances amènent chacun à compenser un sentiment de « ne pas être à la hauteur » par des dopants, des stimulants, ou des anesthésiants, calmants, etc.

Ces addictions sont comportementales (addictions aux jeux vidéo, aux jeux en ligne, au sexe virtuel…) voire concerner des investissements excessifs dans des sphères considérées comme a priori non pathologiques (c’est l’exemple de l’hyper-travail), ou bien elles concernent des produits (alcool, tabac, drogues illicites). L’individu est incertain de lui-même, dans une société où tous les repères « bougent », et où il faut toujours plus savoir « s’adapter », être « open », ne pas « s’accrocher aux vieux schémas » (ni aux anciens statuts sociaux qui donnaient une armature psychique).

 

L’homme de notre temps cherche à se donner un élan en échappant à lui-même et à ses limites. La désocialisation liée au chômage, à l’isolement, à l’éclatement des familles, concoure au développement de ces dépendances. Les liens communautaires ont été souvent éliminés, les enracinements affaiblis, niés ou liquidés, les permanences brisées, aussi bien dans les familles que dans les métiers, les religions, les cultures politiques. Les symboles ne font plus sens ni lien. Ils ont du reste été remplacés par les logos publicitaires. Le fait que le lien social passe toujours essentiellement par l’économie, dans une société qui, justement, ne donne pas du travail à tout le monde, renforce les crises d’identité qui se traduisent par des addictions.

Comment comprendre ces addictions ? Dans quelle économie psychique s’inscrivent-elles ? Comment soutenir et aider les personnes concernées, et les aidants eux-mêmes ? Ce livre donne des pistes. Il aide à comprendre les addictions dans le cadre de la condition humaine, dans ses constantes, bien sûr, mais aussi dans notre contexte bien particulier, qui est celui de sociétés liquides, « sans gravité », au double sens où plus rien ne repose par terre et où plus rien n’est pris au sérieux. Avec Pierre Le Vigan, on est loin des sourires ébahis d’un Michel Serres et d’autres sur la post modernité heureuse. Par contre, en prenant la crise de l’homme à bras le corps, on se rapproche d’une authentique espérance, celle qui passe par le courage d’être soi en résistant à la liquéfaction du monde.

Pierre Le Vigan, Face à l’addiction. Dépendances, toxicomanies, alcool, compulsions. Comprendre et aider, éditions La Barque d’Or, diffusion exclusive,  8.99 € TTC

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