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Les Rockamboles : n°1 Nuit d’amour avec Elvis et Jake

Violoncelle

Les Rockamboles : n°1 Nuit d’amour avec Elvis et Jake

Le Grand Saurien Vert ♦
Celui qui sait qu’il n’est saurien que parce qu’il a étudié à Rockabilly University et Rock’n’roll College.

Métamag a son critique opéra, ses critiques livre et cinéma. Il nous manquait un critique rock’n roll. C’est fait car nous avons rencontré un grand saurien vert. Il nous livre ici sa première critique et elle décoiffe. La rédaction.

Pas de panique, pour cette première nuitée, ce sera tout doux, tout doux. L’on ne voudrait pas vous faire peur tout de suite. Mais cela viendra très vite.
Nous ne quitterons pas les zones civilisées, septième arrondissement, face aux dômes des Invalides, au bas du pont Alexandre III. Une porte d’entrée que tout le monde connaît et qui ne fait plus peur à personne, Elvis Presley. Vous souriez, vous vous sentez en sécurité, vous avez tort, quarante ans après sa mort l’Hillbilly Cat griffe encore. Respirez, ce soir nous explorons le côté voix de velours et âme romantique.

Déjà, ça se gâte, en ce samedi soir de mars 2018, Jake Calypso est au programme.

L’on ne présente plus Jake Calypso, il écume les scènes françaises et européennes du rockabilly depuis les années quatre-vingts, des sets de pirates, des abordages couteau entre les dents dans lesquels on ne fait pas de prisonniers. Pour ceux qui ne connaissent pas le rockabilly, c’est le courant originel, le plus frustre et le plus violent du rock’n’roll, une espèce de tornade dévastatrice issue des couches les plus pauvres de l’American Way of life, ceux que l’on surnomme the white trash people, la saloperie blanche en bon français.

Mais ce soir Jake Calypso a promis qu’il serait sage. Ça lui est venu, voici deux ans. La réalisation d’un rêve de gosse. L’a pris sa valise et un magnéto à quinze euros et l’est parti tout seul comme un grand dans le Sud des States. L’a hanté tous les lieux dans lesquels Elvis a vécu, de Tupelo à Memphis. L’a soudoyé des concierges, s’est introduit en cachette dans des endroits interdits, et l’air de rien, à mi-voix, sans se faire remarquer, l’a enregistré onze morceaux du King. L’a ramené les précieuses bandes en France, l’a réuni son équipage de forbans habituels, et tout le monde s’est mis au boulot pour habiller le bébé. Le résultat : 100 Miles, chez Rock Paradise de Patrick Renassia.

Jake Calypso

C’est le mauvais côté d’Elvis. La guimauve, le chamallow qui vous pourrit les gencives. Sucres, colorants, et produits additifs fortement décommandés par l’Organisation Mondiale de la Santé. Terriblement addictif. Pas rock’n’roll pour un iota mais des entrées dans le tiroir-caisse à vous faire exploser la rate de jalousie. L’en a fait son beurre de cacahouète Elvis, et les cacas pas chouettes de son âme damnée, le Colonel Parker. Arrête le rock’n’roll, fiston, c’est une cause perdue d’avance, désormais tu feras des films. Pur jus de navet biologique avec bande-songs pour jeunes filles pré-pubères. Et évidemment en magicien qu’il était l’Elvis transforma le plomb en or.

Alors ce soir c’est le grand jeu. Il y a bien eu un premier essai l’année dernière aux folles journées rockabillyennes de Béthune, mais Béthune face à Paris, ça ne vaut pas une tune. Carrément on the the antic Sequana, sur les flots, in the Flow, une péniche transformée en dancing quoique à la réflexion ce doit être le contraire. L’arbore des super-structures dignes d’un porte-avions, mais pour les rockers ça se passera dans la cale. Car les rockers sont là, en nombre, de tous âges, engoncés dans leurs perfectos, bardés de blousons ou de sweat-shirts aux inscriptions à la gloire de leurs idoles explosives et de leur musique maudite.

Les lumières s’éteignent. L’orchestre est là au grand complet. Enfin presque. Ils n’ont pas osé mettre Linda Belaïd, trop belle, trop jeune, trop fragile pour les pattes graisseuses et mal-apprises des rockers, viendra seulement par deux fois faire frissonner son violoncelle aux moment des larmes. Les deux tueurs patentés et de service sont fidèles au poste, tous deux assis, Thierry Sellier derrière sa batterie, Christophe Gillet méconnaissable bien droit sur sa chaise, dans une pose digne d’Alexandre Lagoya, alors que Thierry débroussaille un sourire sardonique qui ne promet rien de bon. A gauche, au garde-à-vous aux côtés de sa contrebasse, Stéphane Bihan, la prestance du musicien classique classique qu’il est, sa figure mangée par une chevelure beethovenienne, enfin Pascal Mercier, derrière son orgue, profile la placide componction d’un clergyman.

Musique toute douce tandis que commencent à défiler, derrière sur grand écran, photographies et extraits de films d’Elvis, mugissement sur la droite, Jake Calypso escalade la scène. Acoustique en main il s’assoit, s’installe devant le micro, silence dans la salle, l’on en profite pour admirer sa veste purpurale, d’un rouge qui rappelle autant la pourpre cardinalice que le sang innocent d’Iphigénie immolée sur l’ordre de Zeus afin que les Grecs eussent les vents favorables qui les emportèrent vers les carnages troyens.

Tout en douceur, Jake Calypso ne chante pas, il susurre Home is where the heart is, il psalmodie Suppose, il murmure Wild in the country, et les ballades sentimentales s’enchaînent comme grains de prières adressées à la romantisation exacerbée de l’idéalisation des jeunes filles. Jake the snake sait conter fleurette et derrière lui, tout le monde s’applique, de la guitare gouttent de mélancoliques perlées de notes, l’orgue pédale dans la chou-chou-chou-croute pathétique, la contrebasse gémit comme l’orphelin auprès de la tombe dans laquelle on descend les cercueils de ses parents, et lorsque Lina Belaid caresse son violoncelle il nous semblerait entendre Verlaine réciter sa Chanson d’Automne..
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C’était dans la série vingt minutes d’émotion. Tout sourires aux lèvres Calypso annonce Flaming Star, la salle réagit en poulain immature qui a compris qu’on le sort du box pour l’amener au pré. C’est que Flaming Star – bien sûr ce n’est ni Jailhouse Rock, ni Heartbreak Hotel – tout juste une ballade un tout petit peu enlevée, mais pour qui connaît Elvis, elle sent la poudre et le western. Retour illico à la chanson douce, toutefois nous notons l’insidieuse conduite de Thierry Sellier qui a balancé la rythmique un tantinet trop vite, mais tout se calme et l’on repart tout tranquillou sur I’ll remember you et Pocketfull of rainbows, mais vous savez, une fois que le ver est dans le fruit, c’est le panier de pommes qui est gâté. Voici que Jake Calypso se lève et déclare qu’il ajoute un blues au répertoire. Un blues foncé, torride, qui reconnaîtrait A Mess of blues dans cette tornade ! Ça swingue de tous les côtés, la salle exulte, par trois fois Calypso se souvient que ce soir c’est slows on Flow, alors il revient s’asseoir, l’air du coupable dont on vient de retrouver la victime dans son frigidaire, pour se relever aussitôt. Remettons-nous de nos émotions, Lina Belaïd est revenue alors tout le monde suit son archet qui langourise à vous faire sortir votre mouchoir… Today Tomorrow and Forever, Milky White Way…

Et la tempête se lève en un instant, sans préavis, elle emporte tout sur son passage, le rock’n’roll est là et ça décoiffe sec, Calypso balaie du pied son pied de micro et sa chaise, Thierry Sellier se transforme en grand timbalier de l’Opéra, déclenche l’orage et la fin du monde, Stéphane Bihan tire sur les cordes de sa contrebasse comme s’il éviscérait le chat du voisin, et quand il a fini il se met à slapper pour assommer à coups de bûche ledit voisin qui ose rouspéter, sont maintenant deux Calypso et Pascal Mercier à s’en prendre au malheureux clavier, l’un le malmène à la Jerry Lee Lewis et l’autre le fusille à bout portant à la Little Richard, les filles montent sur scène, l’on ne sait plus très bien ce qui se passe, mais le maelström vous fait un bien fou par où il passe, Jake le cake entraîne la salle dans un gospel à damner Dieu, ses saints, et le Saint-Esprit, sans oublier de faire rougeoyer le bout rose des seins des jeunes filles, la fête se termine sur un Good Rockin’ to night méphistophélesque.

Hélas, il faut arrêter les dégâts ! Le Flow ferme ses portes à onze heures, dommage nous aurions bien aimé perpétrer le crime de minuit.

Illustrations : © Jean-Pierre Jipeka Kohut

 

 

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