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Qui gouverne les États-Unis ? Leurs vrais buts. 2/2

Iran USA Israel

Qui gouverne les États-Unis ? Leurs vrais buts. 2/2

Michel Lhomme ♦
Philosophe, politologue.

Depuis janvier, un véritable gouvernement de guerre, avec en prime la nomination de John Bolton au poste de conseiller à la sécurité nationale, s’est installé à la Maison Blanche.

John Bolton est un fervent défenseur, comme Mike Pompeo, d’une guerre avec l’Iran et il suit la théologie presbytérienne de la Jérusalem céleste à réaliser sur terre. Bolton a, lui-aussi, décrit l’accord nucléaire de 2015 comme une “erreur stratégique massive”, en insistant sur le fait que la politique américaine devait être de « mettre fin à la révolution islamique de 1979 en Iran avant son quarantième anniversaire » soit en février prochain.

On est donc revenu à Washington au projet de la théorie du changement de régime e,t selon le nouveau conseiller à la sécurité nationale, ce changement, cette énième révolution, ne pouvant être orange disons aujourd’hui “à l’arménienne”.  Elle devrait être réalisée par une action militaire directe. « Pour arrêter la bombe de l’Iran, il faut donc attaquer l’Iran » (titre d’un article que Bolton a écrit pour le  New York Times).

La guerre américano-israélienne contre l’Iran a-t-elle bien déjà commencé ? Y aura-t-il la guerre ?

Les frappes menées par les avions  israéliens F-15 fournis par les États-Unis contre les bases militaires syriennes du 29 et 30 avril ont tué plus d’une vingtaine d’Iraniens. Cela porte à cinq le nombre d’attaques israéliennes contre la Syrie depuis septembre et elles avaient toutes prises pour cible en réalité l’Iran et ses forces présentes sur place. Pour Israël, l’ennemi, c’est bien la république perse. Des informations récentes en provenance d’Israël ont indiqué un redéploiement important de chars, de troupes et des transport de troupes blindés vers les frontières nord du pays avec la Syrie et le Liban. Mike Pompeo s’était déplacé en personne au Moyen Orient, avant même d’assumer ses fonctions au département d’État, où il a non seulement consulté Netanyahou et d’autres responsables, mais aussi rencontré des responsables saoudiens et jordaniens afin de forger un bloc de régimes arabes monarchiques réactionnaires et sunnites en cas de campagne de guerre israélo-américaine contre Téhéran. Tout est donc prêt. Les Américains sont d’autant plus sûr d’eux-mêmes qu’ils savent bien qu’il n’y a aucune inquiétude supposée concernant une menace nucléaire iranienne: Téhéran n’a pas de bombe et n’a jamais lancé de véritable programme pour en produire une, alors que l’arsenal israélien comprend lui, entre 200 et 400 têtes nucléaires.

L’Europe suivra-t-elle ?

Les puissances européennes et en particulier l’Allemagne étaient en désaccord avec Washington sur la question iranienne. Les visites d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel, visites dont on sent bien qu’elles étaient pour Washington un moyen d’avertir l’Europe de la décision prise d’en finir avec l’Iran ont-elles été un échec pour Trump ? Les discussions des dirigeants européens avec la premier ministre britannique Thérésa May ont semble-t-il porté ces dernières heures sur la possibilité ou non de sauver l’accord sans les États-Unis. Pour l’Europe, il y a en jeu tant la crainte d’une guerre régionale majeure qui déborde sur l’Europe sous forme de violence, de crise politique et d’un nouveau flux de réfugiés, que des intérêts de profit compromis (par exemple pour l’entreprise française Total très implantée en Iran) plus la hausse du pétrole prévue qui pèsera de nouveau fortement sur la  reprise de la croissance européenne sans omettre l’inévitable chantage commercial et financier  qui ne manquera pas de se répercuter sur les marchés financiers.

La guerre sera-telle locale ou internationale ?

Le scénario d’attaque de l’Iran depuis 2008 est sur la table et a été, depuis longtemps décortiqué, par les experts. Qu’est-ce qui a changé en 2018 ?Comparons les situations du Moyen-Orient d’il y a dix ans : à cette époque, en effet, le risque d’une attaque de l’Iran par Israël sous tutelle US était aussi très élevé. Quels sont les changements fondamentaux survenus au Proche-Orient depuis ? La première grande différence et elle est de taille, c’est le rôle désormais d’arbitre régional incontournable joué par la Russie car en réalité c’est la Russie qui fait désormais le lien entre Israël, l’Iran et l’Arabie Saoudite. C’est encore Moscou qui a permis de sortir de l’impasse syrienne dans laquelle avec Daesh les Occidentaux s’étaient fourvoyés. In fine, c’est toujours la Russie qui dispose  des cartes de dénouement des crises dans la région. L’autre différence majeure, c’est que de gros acteurs régionaux, la Turquie et la Chine sont apparus dans la zone, dotés d’indépendance stratégique accrue et d’influence politique régionale de plus en plus réelle.

La Chine peut-elle rester à l’écart ?

La Chine a  tissé des liens économiques importants avec l’Iran, notamment par une récente ligne de crédit de 10 milliards de dollars de Pékin pour faciliter le lancement de projets d’infrastructures comme des centrales électriques, des barrages et des réseaux de transport travaux qui seront pris en charge par des entreprises chinoises. Pékin considère de plus en plus l’Iran comme un élément clé de son méga projet «Belt and Road», la nouvelle Route de la Soie reliant la Chine à l’Europe. En 2016, le président chinois Xi Jinping et le président iranien Hassan Rouhani avaient annoncé des projets pour porter le commerce bilatéral à 600 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie. L’agression militaire américaine contre l’Iran ne peut donc pas laisser indifférente cette fois-ci la Chine même si le sachant et pour faire baisser la tension avec Pékin, Trump a laissé du lest du côté coréen afin d’éviter deux fronts.

Or il y aura deux fronts puisque la guerre entre Israël et l’Iran se déroulera parallèlement à l’intervention militaire américaine en Syrie.  Israël ne joue-t-elle pas  double jeu en tentant en somme de prévenir une internationalisation du conflit que la Russie refuserait  de cautionner ? De fait, il n’est pas question pour la Russie de laisser s’ouvrir un nouveau conflit avec l’Iran et de laisser l’Iran maître de la région. Le projet hégémonique iranien d’attaquer Israël par la Syrie et le Liban interposé est loin d’être le bienvenu pour Moscou. La Russie ne cherche pas la confrontation avec Israël mais la paix. Il y a trop d’intérêts communs et 10 % des juifs Israéliens sont des émigrés russes. La Syrie de Bachar el-Assad a d’ailleurs aussi la même position. Damas a accepté de laisser l’Iran installer des bases sur son sol mais elle n’ira pas au-delà. Chacun sait  que, sur le terrain, l’armée israélienne est appuyée sans réserve par les États-Unis et que l’attaquer, ce serait attaquer Washington. Sur les conseils russes, la défense aérienne syrienne n’intervient pas face aux raids israéliens pourtant illégaux sur son territoire lorsqu’ils s’en prennent aux troupes iraniennes postées en Syrie.

Il faut bien se rendre compte aussi de ce que pourrait signifier dans la pratique une guerre totale contre l’Iran. Le trafic aérien civil serait pratiquement fermé partout au Moyen-Orient, en raison de la « congestion » de missiles des uns et des autres volant de toutes parts. Les navires, y compris les pétroliers, cesseraient de naviguer, et les plate-formes pétrolières du Moyen-Orient pourraient être bombardées et détruites. Les bases militaires en Iran, en Israël, en Syrie et au Liban, ainsi que les autres bases US du Moyen-Orient, pourraient aussi être prises pour cibles. Si pareil scénario se concrétisait, le Moyen-Orient glisserait dans le chaos et les bourses mondiales dans le krach financier. L’Iran et ses alliés subiraient sans doute de sérieux dommages et même perdrait la bataille sauf que l’Iran d’aujourd’hui n’est plus ce qu’il était il y 5 ou 10 ans et que son potentiel militaire est nettement plus grand, ce qui fait qu’il y aurait de toute manière des dommages collatéraux aussi pour Israël. Pire pour l’avenir, la haine et le ressentiment anti-américain que générerait un tel conflit. Hier, on a brûlé des drapeaux américains de papier au cœur même de l’hémicycle iranien . Ce n’est jamais bon signe.

Une guerre donc possible mais pas inéluctable

La crise actuelle va-t-elle nécessairement déboucher sur un conflit ouvert entre les deux camps ? Les facteurs décrits plus haut suggèrent qu’une conflagration régionale n’est pas inéluctable parce que tous les protagonistes sont parfaitement conscients des dangers d’une telle spirale conflictuelle et des conséquences catastrophiques que pourrait avoir un affrontement direct. La manière quasiment ridicule du point de vue militaire dont ont été conduites les frappes du 14 avril 2018, les précautions prises pour éviter les cibles russes et iraniennes sont symptomatiques de cette prudence occidentale.

Il est aussi permis de penser que le calcul rationnel existe toujours dans les relations internationales et que ni Israël ni l’Iran ne veulent en fait déclencher un conflit qui s’envenimerait et les engouffrerait dans le chaos régional et l’ internationalisation de la guerre. Pour l’instant, nous sommes donc dans la surenchère. L’armée israélienne a été placée en état d’alerte maximal contre une éventuelle attaque de l’Iran à partir de la Syrie. Tsahal a ordonné l’ouverture de tous les abris dans la région frontalière au Nord. De son côté, quelques instants après l’annonce américaine, le président iranien Hassan Rohani a réagi en se montrant favorable à un dialogue avec les Européens, les Russes et les Chinois et le président de la République islamique d’Iran Hassan Rohani a fait savoir qu’il serait loyal et resterait dans l’accord sur le nucléaire, même sans les États-Unis. Estimant, non sans raison lors de son intervention télévisée, que le dirigeant américain avait une longue histoire de destruction des traités internationaux, le président iranien a par ailleurs dénoncé une “guerre psychologique”. Nous sommes aussi pas loin de le penser.

Lire également : Donald Trump et l’accord iranien : la guerre improbable ? 1/2

 

  1. Euclide
    Euclide14 mai 2018

    Excellent billet indiquant les enjeux, le seul bémol est que nous sommes dans la même configuration d’AV la 1ère guerre mondiale.
    En d’autres termes une étincelle peut créer l’irréparable.

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