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Comores : référendum populaire ou intérêts mafieux ?

France Mayotte Comores

Comores : référendum populaire ou intérêts mafieux ?

Armand Launay ♦
Enseignant en philosophie.

Le 6 juillet, l’Union des Comores, petit pays de l’océan indien connu pour ses nombreux coups d’État, fête son indépendance mais est en ébullition à l’approche d’un référendum portant sur une modification constitutionnelle : son président Azali souhaitant qu’un président puisse exercer deux mandats de suite. On a même tiré à balles réelles sur l’opposition il y a quelques jours aux Comores. Le jeune qui fut blessé est parti en kwassa-kwassa se faire soigner à Mamoudzou (Mayotte). Tout ce qui touche aux Comores touche la France au plus haut point en raison du département français de Mayotte. Rappelons avec Mansour Kamardine ( député de Mayotte) que c’est un Aquarius qui débarque par semaine en France via Mayotte.

L’état des Comores

Avec un peu plus d’un million d’habitants en 2017 (selon CIA World factbook), l’Union des Comores est la 158e nation au monde sur les 203 pays reconnus au sein de l’ONU. En 2017 toujours, les Comores sont le 169e pays dans le classement de l’Indice de développement humain (0,429). Quant au PIB à parité de pouvoir d’achat, les Comores sont classées 180e nation sur 193 selon les estimations du FMI en 2017 (1,32 milliard de dollars internationaux). On pourrait imaginer, à l’aune de ces estimations, que les Comores sont délaissées par la politique internationale et pauvres au point de repousser les investisseurs. Pourtant, ce pays est l’objet de multiples manœuvres et intérêts.

Azali et la campagne pour réformer la Constitution

Assoumani Azali, Président des Comores

Assoumani Azali a été élu président en 2016. Il avait déjà exercé cette fonction de 2002 à 2006 et en 1999 par un coup d’État militaire. Or, cet homme est colonel d’armée. Depuis 2017, Azali projette de réformer la constitution par un référendum devant se tenir le 30 juillet prochain. Officiellement, il s’agit de renforcer l’autonomie de chaque ile et d’autoriser le président à exercer deux mandats de suite afin qu’il ait le temps d’appliquer sa politique. Azali se défend : si la réforme passe, de nouvelles élections devraient se tenir en 2019, notamment afin de mettre fin aux vices présidences, et afin de vérifier s’il a l’aval du peuple. L’opposition dénonce une stratégie de maintien au pouvoir sous des apparences légales et démocratiques. La méthode offensive utilisée par Azali semble prouver cela, elle qui divise fortement le pays.

La désunion des Comores

Les Comores ne forment pas un peuple uni. Le fait que Mayotte ait souhaité rester française à plusieurs reprises le prouve. Idem en Anjouan et à Mohéli où les peuples se sont majoritairement opposés à la domination des leaders de l’ile principale, Ngazidja, et ont réclamé leur séparation entre 1997 et 2000. C’est en ce temps que la constitution a été réformée et a précisé que la présidence était tournante, c’est-à-dire que la présidence du pays doit revenir à un homme de Ngazidja, puis Mohéli, puis Anjouan à tour de rôle.

Le projet d’Azali passe pour une mise en placard de l’ile d’Anjouan, à qui la présidence devait revenir en 2021. Or, l’homme le plus populaire de l’ile d’Anjouan s’appelle Ahmed Abdallah Mohamed Sambi. Cet homme a déjà été président entre 2006 et 2011. Il est l’opposant le plus crédible à Azali et en fait les frais puisqu’il a été placé en résidence surveillée suite à des accusations de corruption (voir ci-dessous, la citoyenneté économique).
Azali passe en force. En quelques mois, il a réprimé des manifestations de l’opposition où des élus de l’opposition ont été arrêtés par les forces de l’ordre, la presse a été intimidée et la cour constitutionnelle a été mise à l’écart.

Des puissances économiques bien intéressées

Une lecture, même rapide, de l’histoire récente des Comores démontre que l’opposition Azali-Sambi exprime une division entre peuples et, aussi, entre groupements d’intérêts. De manière maladroite, le pouvoir actuel montre sa collusion avec le gouvernement d’Arabie saoudite et la Chine (à travers les travaux du port de Moroni et l’extension de l’hôpital El-Maarouf) ; une manière sûrement de mettre la diplomatie française en concurrence tout en taisant les liens qui unissent les Comores à des hommes d’affaire, de grandes familles, des élus de France.

Ces alliances tranchent avec celles du précédent président, Sambi, surnommé “l’ayatollah” eu égard à son enturbannement et son alliance avec l’Iran chiite, son soutien à Mouammar Kadhafi et, donc, son insoumission aux désidératas saoudiens et français. Ainsi prennent sens les lois adoptées en 2017 par Azali interdisant la pratique du chiisme parmi les Comoriens et imposant l’islam sunnite chaféite comme seule confession autorisée.
La campagne fait rage ces derniers mois, une partie du patronat s’affiche ouvertement et maladroitement en faveur Azali. Pour preuve, cette affiche 4×3 dans les rues du pays montrant Omar Mouhssine, “opérateur économique”, à l’œuvre dans l’alimentaire et l’immobilier en lien avec des investisseurs kényans. Le comble de la maladresse (ou du cynisme) se trouve dans le slogan : “Je crois au dévéloppement [sic] d’Azali” alors qu’on serait en droit d’espérer le développement des conditions de vie des Comoriens. L’Union africaine (UA), comme le rapporte Comores-infos, se mêle aussi de la situation locale elle qui a tenté, ces jours derniers à son sommet de Nouatchok, de dissuader Azali de maintenir le référendum. Pour rappel, l’Union africaine vise à libérer les échanges commerciaux intra-africains et donc à concurrencer, aux Comores, les importations émiraties (Dubaï) et françaises.

Mais pourquoi un tel intérêt pour ces élections ?

Zone de non-droit et citoyenneté économique

Nous n’allons pas être exhaustif, loin de là, mais les Comores présentent plusieurs intérêts internationaux. La bataille électorale fait rage et les opposants se lancent des boules puantes. Parmi elles, est apparue le scandale de la citoyenneté économique montrant que l’État comorien a délivré, au moins sous Sambi, des milliers de passeports à des ressortissants des pays arabes, entre autres. C’est ce que relate un article d’Al-watwan paru le 16 mars dernier. Si les responsabilités individuelles font l’objet d’un travail judiciaire, cette situation atteste que l’État des Comores monnaie ses prérogatives au profit de manœuvres crapuleuses. En effet, octroyer la citoyenneté comorienne sans visée morale revient à contourner le droit international en légalisant des situations illégitimes. Ainsi, les présidents comoriens ont notamment le pouvoir de négocier l’octroi de privilèges avec leurs homologues étrangers et au bénéfice d’actions méconnues ou inconnues du peuple. D’où une partie de la fortune, non partagée, des familles régnantes des Comores.

Avec de telles informations, on mesure que les Comores des années 1970 n’ont pas tout à fait changé. En ce temps, les Comores passaient pour une plateforme de blanchiment d’argent, de vente de mercenaires et de contournement de l’embargo sur l’Afrique-du-sud. Une zone de non-droit qui favorisait des intérêts privés. Ainsi, Pierre Caminade écrit-il (Mayotte-Comores, p. 108) qu’en 1975 derrière le président Ali Soilihi se trouvait Michel Debré et Bob Denard (ile de Ngazidja) et, derrière Ahmed Abdallah (ile d’Anjouan) se trouvait Jacques Foccart. Difficile de parler de France au singulier mais bien plutôt de groupes d’influence utilisant les institutions officielles, du côté français tout comme du côté comorien.

Du pétrole et donc des arguments

Enfin, les Comores sont un espace potentiellement lucratif. Des gisements de gaz et de pétrole font l’objet de prospections depuis moins de 10 ans, notamment la société Bahari resources qui explore l’Est des Comores. L’exploitation ne semble pas avoir commencé. Les estimations portant sur les réserve annoncent parfois qu’elles seraient plus importantes que celles du Qatar. Le pétrole aux Comores est, pour l’heure, plus une étude et un espoir qu’une réalité. Quoi qu’il en soit, cela fait de ce pays un espace convoité. Cela donne à ses représentants des arguments.

Et la diplomatie française dans tout cela ?

L’accès à l’autonomie des Comores en 1974 a limité les pouvoirs démocratiques dont les peuples peuvent se saisir contre les intérêts privés. Cette autonomie a laissé libre cours à un pouvoir malhonnête jouant la carte de l’illégalité. La diplomatie française conforte ce pouvoir bon an mal an car il est très disputé par d’autres puissances étrangères. Les présidents comoriens s’émancipent et s’opposent désormais à la diplomatie française. Pour preuve, le refus d’Azali d’accepter les expulsés comoriens de Mayotte.

Mayotte : une population qui veut rester française

Mayotte ploie sous l’immigration comorienne et l’État français y fait montre de laxisme. Il encourage le rapprochement avec l’Union des Comores par un soutien culturel aux initiatives comoriennes locales, par le début de création de comités d’étrangers contre l’insécurité des quartiers à dominante immigrée et, surtout, la Feuille de route qui prépare “l’État associé”. Celui-ci désigne un projet de gestion franco-comorienne sur Mayotte et sur quelques prérogatives sur l’ensemble de l’archipel. Celui-ci ne peut avoir lieu avec l’aval des Mahorais qui descendront de nouveau dans la rue. Ceci, hormis les sommes envoyées par les expatriés, ne permet en rien aux peuples anjouanais, mohélien et ngazidjien de vivre plus décemment chez eux. La suite logique de cette situation est le maintien de la pression migratoire sur Mayotte et donc la dilution du peuple mahorais, déjà minoritaire chez lui. Or, sans la volonté générale des Mahorais d’être Français, rien ne justifie la présence française à Mayotte.

Par conséquent, la diplomatie française est prête à sacrifier les peuples et un département français au nom d’intérêts privés à court et moyen termes. Cette conclusion n’étonnera guère, mais elle éclaire l’actualité des Comores et de Mayotte.

  1. MANUEL
    MANUEL30 juillet 2018

    Evidemment “qui veut rester Française” mais qui abandonne les statuts musulmans !

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