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A l’Opus-Opéra de Gattières : Rigoletto de Verdi

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A l’Opus-Opéra de Gattières : Rigoletto de Verdi

Christian Jarniat ♦

Le village de Gattières fête cette année le 30ème anniversaire d’Opus-Opéra. Dans ce pittoresque bourg de l’arrière-pays niçois, l’été venu, voici un événement unique dans notre région, majeur pour l’art lyrique et capital pour les habitants qui, depuis trois décennies, s’associent à cette manifestation présidée aujourd’hui encore par l’inlassable Elisabeth Blanc. Parmi les nombreuses images, lorsqu’on parcourt les annales de cet événement, on se souvient en particulier des étapes marquantes comme le « Falstaff » de Verdi, « Les Noces de Figaro » de Mozart, « Madama Butterfly » de Puccini, « Les Contes d’Hoffmann » d’Offenbach, « Le Barbier de Séville » de Rossini, « Orlando Paladino » de Haydn etc. Tous ces ouvrages étaient à l’époque représentés dans le merveilleux écrin de la place Désiré Féraud qui, avec ses trois grands murs, constituait un véritable théâtre naturel doté d’une acoustique exceptionnelle. Un lieu en tous points magique et au charme inouï qui, malheureusement, a dû être délaissé pour des contingences matérielles ce que, pour notre part, nous regrettons. Désormais le festival est installé Place de l’église.

©Jean-Marc Angelini

©Jean-Marc Angelini

Pour le 30ème anniversaire, c’est donc « Rigoletto » qui a été choisi. La mise en scène du célèbre ouvrage de Verdi a été confiée à Guy Bonfiglio dont la carrière de baryton en opéra, opéra-comique et opérette est bien connue. Celui-ci s’est attaché à « dépoussiérer » avec pertinence et mesure cet opéra inspiré, on le sait, du drame de Victor Hugo « Le Roi s’amuse ». Nous ne sommes plus dans la cour du Duché de Mantoue au XVIe siècle mais dans un milieu mafieux comme l’indiquent clairement les suggestifs ( et beaux) costumes d’Elisabeth Aubert où les matières en cuir sont privilégiées. Pour meubler l’étroit plateau on a édifié une sorte de passerelle-escalier sur laquelle se trouve implantée l’entrée d’un cabaret dénommé « Il Duca ». Dans cet univers glauque plutôt intemporel que contemporain, grouillent des malfrats de la pègre et des filles de joie. Dans sa note de mise en scène Guy Bonfiglio précise que « cette transposition a du sens et que les places de chacun, leurs hiérarchies, sont scrupuleusement respectées. Mieux, la dramaturgie dans cet univers connu et proche de tous s’en trouve décuplée. La douleur d’un père face à la cruauté d’un mafieux omnipotent, le sacrifice d’une jeune femme pour ce qu’elle croit être l’amour de sa vie, les rancœurs, la vengeance, la séduction, le sexe, l’argent, la mort … On croirait lire la une d’un grand quotidien ou d’une chaine d’information en continu ».Pari parfaitement réussi car, ainsi décapée, la cruauté du propos, loin des atours empesés d’un duché quelque peu décadent, sert la noirceur et la vigueur d’un drame revisité au scalpel par une direction d’acteurs intelligente et qui jamais ne se relâche.

©Jean-Marc Angelini

L’orchestre bien soudé est dirigé par Frédéric Deloche et, pour la représentation du 18 juillet, par Bruno Membrey. L’un comme l’autre s’attachent à mettre en valeur, avec autant de précision que d’énergie, la flamboyante partition de Verdi. Celle-ci est servie par une distribution judicieusement choisie, que pourraient sans doute envier certains théâtres plus huppés, à commencer par Pierre-Yves Pruvot qui incarne le malheureux bouffon, victime d’une machination effroyable qui conduit sa fille à la mort. Il est vrai que cet attachant interprète a déjà parcouru nombre de rôles du répertoire verdien, de « Nabucco » à « Falstaff » en passant par « Un Bal masqué » et « Otello » et sa discographie, particulièrement riche, comporte une quarantaine d’enregistrements ! Doté d’une voix ample, d’un timbre chaleureux et d’une longue tessiture qui lui permet d’assurer tous les aigus facultatifs de la partition, Pierre-Yves Pruvot a aussi le charisme, l’implication et l’ardeur qui conviennent au personnage. A ses côtés Amélie Robins aborde pour la première fois Gilda. Sa récente prise de rôle de Lisa dans « Le Pays du sourire » de Franz Lehár à l’Opéra d’Avignon et l’élargissement naturel de sa voix au stade de sa carrière nous permettait de penser qu’elle pourrait aborder cette héroïne verdienne, ce qui s’est parfaitement vérifié par l’aisance avec laquelle elle l’assume, d’un bout à l’autre, avec beaucoup de crédibilité, d’émotion, de sensibilité ainsi qu’un sens du théâtre accompli. Valentin Ferrari, avec son physique d’athlète, dessine un duc cynique autant que désinvolte. Certains passages démontrent que ce ténor, à l’aube de sa carrière, maîtrise déjà le sens du phrasé. Il lui reste encore à perfectionner l’homogénéité de sa tessiture ainsi que l’attaque et la percussion de certains aigus. Le couple Sparafucile et Maddalena, en jumeaux roux, est traduit avec beaucoup de relief par la basse Fernand Bernadi et la mezzo-soprano Gosha Kowalinska. Et c’est avec plaisir que l’on retrouve, dans le rôle de Borsa, Luca Lombardo qui peut se prévaloir d’avoir chanté sur les plus grandes scènes lyriques internationales (en 2015 il était Eléazar dans « La Juive » d’Halévy à l’Opéra de Nice). La distribution est parfaitement complétée par Jean-Christophe Brun en Monterone, Pascal Terrien en Marullo, Elisabeth Aubert en Giovanna, Jessy Delsarte en Comtesse Ceprano et Bruno Habert en Ceprano, ce dernier dirigeant en outre un cadre de chœur parfaitement préparé et convaincant. Avec ce « Rigoletto » Opus-Opéra a placé la barre haut. De nouveaux challenges l’attendent pour les années à venir !…

Illustration : ©Jean-Marc Angelini

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