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Les entretiens de Métamag autour du livre de Frédéric Kurzawa : À l’origine de l’Écosse, les Pictes

Irlande Croix Celtique

Les entretiens de Métamag autour du livre de Frédéric Kurzawa : À l’origine de l’Écosse, les Pictes

Rémy Valat ♦
Historien.

Il n’existait jusqu’à présent aucune publication en français sur la civilisation picte. Frédéric Kurzawa, docteur en théologie catholique et membre du Centre international de recherche et de documentation sur le monachisme celtique, de la société belge d’études celtiques, de la Pictish Arts Society et de la Royal Society of Antiquaries of Ireland a corrigé cet oubli.

Frédéric Kurzawa était déjà connu des spécialistes pour avoir également signé deux ouvrages majeurs sur le monachisme irlandais et l’évangélisation de l’Irlande : Saint Patrick, apôtre des Irlandais (Imago, 2013) et Saint Colomban et les racines chrétiennes de l’Europe (Tequi, 2015).

Les Pictes sont parmi les premiers habitants de l’Écosse. La civilisation picte proprement dite s’étire sur six siècles (durée déterminée par le règne des rois pictes, IVe-IXe siècle), mais se prolonge en réalité sur une plus longue période. Elle a été précédée d’une phase de germination (proto-pictes) et se termine par une phase de déclin-transition jusqu’au XIe siècle. Les Pictes ont été supplantés par les Scots du Dál Riata qui ont donné leur nom à l’Écosse. Les Pictes constituaient une civilisation à part entière, très raffinée en particulier sur le plan artistique. L’économie et la société pictes reposaient sur la production, l’élevage, la production métallurgique et ont développé un vaste réseau d’échanges commerciaux qui dépassait le cadre des îles britanniques pour atteindre la Scandinavie et l’Afrique du Nord. Une des particularité majeure de la société picte était la place de la femme, plus importante que dans la plupart des sociétés contemporaines. Les femmes de haut-rang avaient un rôle déterminant dans les affaires successorales (en particulier le régime de succession matrilinéaire des souverains) et politiques, elles avaient par ailleurs accès à un certain nombre de professions garantissant leur indépendance économique. Les veuves conservaient des droits en usufruit et bénéficiait (théoriquement) d’une protection légale en temps de guerre.

Rémy Valat : Docteur Kurzawa, votre livre est inédit en langue française. Cette publication est une avancée historiographique sur cette question. Pourriez-vous en quelques mots rappeler à nos lecteurs la proto-histoire des îles britanniques, situer chronologiquement la civilisation picte et préciser les caractéristiques qui en font sa singularité ?
Frédéric Kurzawa : Après les premières vagues de populations du mésolithique et du néolithique qui ont laissé les grands tumulus, cercles de pierre et autres mégalithes, ce sont les Celtes venus de l’est de l’Europe qui vont peupler l’île de Grande-Bretagne et laisser l’empreinte la plus marquante. La plus ancienne mention des Pictes date de 297 et se trouve dans un panégyrique du rhéteur gaulois Eumenius en l’honneur de l’empereur Constance Chlore. Cela ne signifie pas que les Pictes n’existaient pas auparavant, mais comme on ignore précisément d’où ils venaient, il est difficile de dire s’ils étaient déjà là ou s’ils sont arrivés un ou deux siècles auparavant. On parle généralement de proto-pictes pour désigner un peuple qui les aurait précédés, sans qu’on sache très bien ce qu’il faut mettre sous cette appellation. Toujours est-il que les Pictes, tels qu’on les connaît, se distinguent par leur mode de vie, leurs listes de rois, leur mode de succession matrilinéaire, mais surtout par leurs nombreuses stèles. Mieux que des écrits, ces stèles constituent la signature la plus marquante de ce peuple. Chaque année, de nouvelles stèles viennent grossir le corpus déjà important de ces témoignages du passé. La Pictish Arts Society (The Pictish Arts Society, c/o Little Craighall, Newbigging of Craighall by Ceres, Cupar, Fife, KY15 5LB (info@thepictishartssociety.org.uk). s’en fait l’écho à travers ses bulletins d’information, de même que la Society of Antiquaries of Scotland (The Society of Antiquaries of Scotland, National Museums of Scotland, Chamber Street, Edinburgh, EH1 1JF (info@socantscot.org). Ces stèles sont à la fois des marqueurs territoriaux et des symboles identitaires. Leur présence suffit à confirmer l’influence picte sur le territoire où elles ont été érigées. Elles sont des signatures lapidaires de ce peuple disparu. Tout territoire pourvu de ces stèles a été picte à un moment de son histoire. L’absence de ces stèles sur un territoire donné interdit d’y voir une présence picte (ainsi Poitiers n’a jamais été fondée par les Pictes comme certains le croient par erreur, mais par les Pictons, un peuple gaulois qui n’a absolument aucun rapport avec les Pictes d’Écosse).

Comment s’est opérée la christianisation du royaume picte ?
Comme tous les peuples celtes, les Pictes adoraient des divinités de la nature comme les puits, les sources, les fontaines, les rivières, mais aussi des arbres ou des animaux. La christianisation du territoire picte s’est faite en deux temps. Le sud a été christianisé par saint Ninian à la fin du IVe ou au début du Ve siècle, tandis que le nord l’a été par le moine irlandais saint Colomba dans la seconde moitié du VIe siècle. Comme en Irlande, le monachisme va jouer un rôle important dans la propagation du christianisme à travers un maillage de monastères sur l’ensemble du pays (Saint Andrews, Abernethy fondé par le roi Nechton mac Derile, Dunkeld fondé en l’honneur du roi Constantin mac Fergusa, sans oublier des sites comme Rosemarkie, Saint Vigeans, Meigle, Alyth, Strathpeffer, Fetternear et beaucoup d’autres).

Docteur Kurzawa, Vous êtes également un spécialiste du monachisme irlandais et du christianisme celtique, pourriez-vous définir ces phénomènes et nous préciser les liens les unissant à la civilisation picte ?
Le christianisme celtique du haut Moyen Âge se caractérisait par un certain nombre de particularismes dont la fixation de la date de la fête de Pâques qui différait de celle en vigueur à Rome. Il faut y ajouter la tonsure celtique qui laissait les cheveux longs sur la nuque, mais aussi des pratiques spécifiques pour le baptême et l’ordination des évêques (un seul au lieu des deux nécessaires pour consacrer un nouvel évêque dans le reste de la chrétienté). Mais c’est l’institution monastique qui reste sans doute la particularité la plus marquante de ce christianisme celtique. En effet, à la différence du continent où c’est l’évêque qui administre son diocèse, en l’Irlande, ce sont les abbés qui remplissent cette fonction. Les grands centres monastiques, devenus des abbayes-évêchés, vont structurer l’ensemble de l’île et constituer des paruchiae monastiques. Enfin, une des caractéristiques, et non des moindres, du monachisme irlandais est la peregrinatio pro Dei amore, la pérégrination pour l’amour de Dieu, qui a conduit de nombreux moines irlandais (dont saint Colomban) à quitter la verte Érin pour rechristianiser le continent après le retour au paganisme qui a suivi les invasions germaniques.

Comme la christianisation des Pictes va se faire en grande partie par des missionnaires irlandais dans la mouvance de saint Colomba, l’influence du christianisme irlandais va se faire sentir dans un premier temps, puis l’Église picte va se conformer au modèle romain. C’est sous le règne de Nechton mac Derile que les usages religieux romains s’imposeront finalement chez les Pictes vers 710-717 grâce à l’influence de saint Ceolfrith, abbé de Jarrow. Nechton avait pris conscience de l’erreur dans laquelle son peuple était tombé à propos de la date de l’observance de la fête de Pâques.

Frédéric Kurzawa, À l’origine de l’Écosse, les Pictes, Yoran Embanner, 2018, 507 pages, 23 euros.
  1. je hais les cookies
    je hais les cookies13 août 2018

    ce livre prend comme principe a priori que ce sont des celtes ?
    Mais la plupart des auteurs pensent que c’est un peuple anté-indoeuropéen. donc pas des celtes. A-t-on trouvé des éléments pur aller dans ce sens ?

  2. Kurzawa
    Kurzawa14 août 2018

    Bonjour,
    Contrairement à ce qui est dit, la plupart des spécialistes anglo-saxons considèrent les Pictes comme un peuple celte. Certains ont bien imaginé une origine non indo-européenne, mais ils sont loin de représenter la majorité des spécialistes. Visiblement, vous êtes loin d’avoir lu l’ensemble des travaux de mes collègues anglo-saxons. Par ailleurs, les Pictes s’exprimaient dans une langue brittonique comme l’indiquent les noms des rois pictes tels qu’ils apparaissent dans les différentes listes de leurs rois. A cela, il faut ajouter la topographie qui comportent des termes brittoniques, ainsi que l’épigraphie comme en témoignent les inscriptions ogamiques pictes qui s’écartent des inscriptions ogamiques irlandaises. De plus, lorsque le moine irlandais saint Colomba arrive en territoire picte, il a besoin d’un interprète pour se faire comprendre, preuve que les Pictes ne parlent pas une langue gaélique.
    Frédéric Kurzawa

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