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L’Eurasisme et 4e théorie politique: une troisième voie dans un monde multipolaire

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L’Eurasisme et 4e théorie politique: une troisième voie dans un monde multipolaire

Rémy Valat ♦
Historien.

Au milieu des années 1990, alors que Francis Fukuyama croyait naïvement en la fin de l’Histoire, et tandis qu’un Bill Clinton, méprisant, se gaussait d’un Boris Eltsine ivre (sommet de New York au sujet de la guerre en Bosnie, 23 octobre 1995), nul n’aurait pu croire à un retour en force de la Russie sur la scène internationale.

Pour ce pays ravagé par le communisme tout était à rebâtir. Mais pour se remettre en route et gouverner un pays, il faut une direction et une idée. Si Vladimir Poutine a redressé l’économie de la Russie et lui a redonné sa fierté, ce redressement est aussi le fruit d’une réflexion des élites russes sur eux-mêmes. Parmi eux, Alexandre Douguine. Celui-ci (né en 1962) est un traditionaliste et un opposant de longue date au communisme, ce qui lui vaudra une incarcération par le KGB. Après la chute du Communisme, Alexandre Douguine assurera la co-direction du Parti national-bolchevique jusqu’en 1998, puis ses réflexions arrivées à maturité devient le promoteur du néo-Eurasisme.

 Qu’est-ce que l’Eurasisme ?

 L’Eurasisme est une philosophie avec une dimension politique et une interprétation de l’Histoire. Ce courant de pensée fondé sur le structuralisme accorde une place prépondérante aux civilisations et à leurs singularités. Celles-ci ont leurs structures, cohérences et existences propres et doivent être considérées comme un tout. Chaque civilisation a une durée et un espace qui sont les siens et ne peut être évaluée que sur ses propres critères. Ainsi, l’Eurasisme est une philosophie holiste et organiciste, ce qui l’oppose à la vision unipolaire, hégémonique et ultra-libérale des États-Unis et de leurs alliés.

Ce néo-eurasisme qui milite pour un retour à la tradition et le rejet de l’impérialisme, est l’héritier du premier mouvement eurasiste, né en pleine guerre civile russe (1920). Les premiers eurasistes sont notamment le philologue et linguiste Nikolai S. Trubetzkoy (1890-1938), le géographe et économiste Pyotr N. Savitsky (1895-1965), l’historien et théologien Georges V. Florovsky (1893-1979), l’historien et géopoliticien George V. Vernadsky (1887-1973), ou le juriste et politiologue Nikolai N. Alexeyev (1879-1964).  Ces promoteurs prenaient notamment pour référence, le livre de Nicolai S. Trubetzkoy, L’héritage de Gengis Khan, publication qui souligne la singularité de l’État russe et sa double appartenance à l’Europe et à l’Asie (ce qui fut la caractéristique de l’empire mongol à son apogée). Mais c’est le livre de Petr Savitsky, Tournant vers l’Orient, paru en 1921, qui a posé les fondations de l’idéologie. Ces premiers eurasistes décriaient la notion de progrès et considéraient le développement des sociétés comme cyclique. Ils rejetaient les démocraties, avaient le modèle des monarchies populaires en haute estime et niaient l’individualisme, qui ne serait qu’une forme superficielle de liberté.

 Le néo-Eurasisme est une reformulation de cette pensée par Lev Nikolayevich Gumilev (1912-1992) qui a émergée des cendres encore chaudes du communisme. Il se pose comme une troisième voie prenant pour modèle la Révolution conservatrice allemande et la Nouvelle Droite française (Alexandre Douguine ne cache pas son admiration pour Alain de Benoist). Du point de vue géopolitique, le néo-Eurasisme est un héritage de la Guerre froide se situant dans la continuité de la politique impériale russe d’avant 1917 : il est ouvertement anti-américain en prônant la tellurocratie (ce qui l’oppose à la thalassocratie) et son aire géopolitique propre (l’Eurasie).

 La connaissance de cette idéologie est une grille de lecture nécessaire à la compréhension des relations internationales contemporaines et une réflexion sur une démondialisation qui se met inéluctablement en place.  Les premiers pas d’un monde multipolaire…

 Pour approfondir

 Toutes les publications d’Alexandre Douguine ne sont pas encore disponibles en français. J’invite les internautes lisant l’anglais à lire les traductions de celles-ci en anglais, publiées par les éditions Arktos. Cette maison d’édition fait traduire progressivement du russe vers l’anglais (ou l’allemand) l’intégralité des écrits de cet auteur. La liste des publications actuellement disponibles et des entretiens d’Alexandre Douguine sont consultables sur la page auteur des éditions Arktos (https://arktos.com/people/alexander-dugin/). Les Non-Alignés ont également réalisé en 2015 un entretien intitulé « Eurasisme et multipolarité » durant lequel Alexandre Douguine s’exprime en français (https://www.youtube.com/watch?v=szubZOTXarQ).

 

 

 

 

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